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26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 22:25

Contrairement à l'historien israélien Zeev Sternhell, grand spécialiste de la question des nationalismes européens et de l'antisémitisme dont les travaux ont été âprement discutés par les historiens français, le nom de George Lachmann Mosse souffre encore aujourd'hui d'être assez mal connu par le public français non-universitaire (y compris par le lectorat actuel des antifascistes militants connaisseurs des textes de Daniel Guérin, Alain Bihr – et Larry Portis récemment disparu et à qui nous dédions ces lignes), notamment parce que les sciences humains et sociales francophones, contrairement aux mondes universitaires anglo-saxon, italien et allemand, n'ont pas su ou voulu relayer son œuvre. Et c'est fort dommage, car cette historien étasunien d'origine allemande, né en 1918 et décédé en 1999, demeure un des meilleurs spécialistes du fascisme et du nazisme. Sur ses 21 ouvrages écrits entre 1950 et 1999, seuls cinq ont été traduits en français : L'Europe au XVIème siècle (avec Helmut Georg Koenigsberger : éd. Sirey, 1970), et surtout L'Image de l'homme : l'invention de la virilité moderne (éd. Abbeville, 1997), La Révolution fasciste. Vers une théorie générale du fascisme (un recueil de textes rédigés entre 1961 et 1996 : éd. Seuil, 2003), La Brutalisation des sociétés européennes. De la grande guerre au totalitarisme (éd. Hachette Littératures, 2000), et enfin Les Racines intellectuelles du Troisième Reich. La crise de l'idéologie allemande (éd. Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, 2006). Comme l'a écrit Stéphane Audoin-Rouzeau dans son article « George L. Mosse : réflexions sur une méconnaissance française » paru dans la revue Annales. Histoires, sciences sociales : « Toute son œuvre n’a été que recherche, directe le plus souvent, indirecte parfois, sur l’histoire allemande de l’entre- deux-guerres. Poursuivie jusqu’à l’extrême fin de la vie de l’historien, elle est, répétons-le, d’une importance décisive : en orientant son travail, dès les années 1960, vers une histoire culturelle désormais moins attentive à l’histoire des idées qu’à celle des représentations, des attitudes, des pratiques et des sensibilités du plus grand nombre, le legs de Mosse à l’histoire du nationalisme européen, de l’Allemagne, du totalitarisme, est immense » (éd. EHESS, 2001/1, pp. 183-186).

 

Intellectuel de gauche, juif et homosexuel, sioniste et socialiste plutôt que communiste, hériter d'une grande famille berlinoise ayant accumulé une position forte dans les domaines de l'édition et de la presse (le grand-père avait fondé le journal Berliner Tageblatt, un organe de presse militant dans l'antinazisme), George L. Mosse fuit  l'Allemagne (à l'instar d'une autre figure intellectuelle appartenant à cet « exil judéo-allemand » dont a parlé Enzo Traverso, à savoir Albert Hirschman : cf. Le langage de la réaction : d'hier et d'aujourd'hui) et se réfugie en Suisse en 1933, s'installe ensuite avec sa famille en Angleterre avant d'émigrer pour les Etats-Unis en 1936. A partir de la fin de la seconde guerre mondiale, diplômé de Harvard en 1946, il enseigne dans plusieurs grandes universités (Iowa et Wisconsin, mais aussi Tel-Aviv et Jérusalem, Cornell et Munich, Amsterdam et Cambridge). L'étude de l'histoire de la Réforme et de l'Angleterre du 16ème siècle sera rapidement suivie par une histoire intellectuelle de l'Europe occidentale débouchant sur l'analyse du fascisme, de l'antisémitisme, et de l'Allemagne nazie. Lors de la fameuse « querelle des historiens » (en allemand « Historikertreit ») qui a vu le champ intellectuel allemand se diviser entre 1986 et 1989 entre « intentionnalistes » et « fonctionnalistes » (les premiers considérant que le judéocide nazi était programmé avant la seconde guerre mondiale alors que les seconds, tels Ernst Nolte et Andreas Hillgruber mais aussi Raul Hilberg et Arno Mayer, déduisent le programme de l'extermination nazie des Juifs de l'évolution du régime hitlérien notamment déterminée en 1941 par la guerre menée sur le front russe), George L. Mosse se range à l'instar de Léon Poliakov et Jürgen Habermas aux côtés des premiers au nom de sa description des processus historique de « brutalisation » qui ont innervé toute l'Europe entre les deux guerres, et dont les régimes totalitaires auront fait leur lit. Cette thèse qui alors s'opposerait à la thèse sociologique de la « civilisation des mœurs » de son contemporain Norbert Elias s'inscrit dans une trajectoire tout à la fois professionnelle et militante qui a vu l'historien ne pas hésiter à participer sous de fausses identités à des réunions d'anciens nazis afin de parfaire son histoire des représentations et des sensibilités qui ont concouru à légitimer symboliquement le fascisme et le nazisme. Son dernier ouvrage en date traduit en France, Les Racines intellectuelles du Troisième Reich. La crise de l'idéologie allemande, exprime parfaitement la position d'un historien considérant que la seule perspective matérialiste, attachée à rendre compte des rapports économiques de production et des rapports sociaux de classe, si elle demeure nécessaire reste insuffisante pour comprendre l'avènement du nazisme rendu possible, acceptable et séduisant par le fait qu'il proposait la synthèse d'idées connues et respectées d'une masse significative d'Allemands. La perspective privilégiée ici par George L. Mosse s'accorde alors avec le travail effectué par l'historien Eberhard Jäckel dans son ouvrage Hitler idéologue (éd. Calmann-Lévy, 1973) qui, à l'opposé de la thèse longtemps dominante de l'opportunisme nihiliste défendue par l'ancien nazi Hermann Rauschning, démontre la cohérence des conceptions politiques et idéologiques du chef du nazisme. L'oubli de l'analyse de l'histoire de la pensée « völkisch » qui a baigné la société allemande plusieurs décennies avant la victoire étatique du national-socialisme empêcherait selon George L. Mosse d'accéder pleinement aux raisons profondes qui ont permis sa réussite durant les années 1930 : « Le national-socialisme n'était pas une aberration ; pas plus qu'il n'était dénué de fondement historique. Il fut plutôt le produit de l'interaction de forces économiques, sociales et politiques, d'une part, et de perceptions, d'espérances et d'aspirations humaines à une vie meilleure, de l'autre. Le national-socialisme réussit en tant que mouvement de masse précisément parce qu'il fut capable de capter à ses propres fins des mythes et des symboles chéris de longue date » (Les Racines intellectuelles..., opus cité, p. 10).

 

1/ Les fondements culturels de la pensée völkisch :

 

« Fondamentalement, écrit George L. Mosse, l'esprit de l'idéologie völkisch se résume par la distinction entre ''culture'' et ''civilisation'', constamment présente dans la bouche de ses partisans. Une culture, pour reprendre les mots d'Oswald Spengler, a une âme, alors que la civilisation ''est l'état le plus extérieur et le plus artificiel dont l'humanité soit capable''. Pour bon nombre d'Allemands, l'acceptation de la culture et le rejet de la civilisation équivalaient à mettre fin à leur éloignement de la société » (ibidem, p. 23). La « culture », c'est celle d'un peuple (le Volk), d'une terre et de son esprit communautaire qui se constitue réactivement contre la « civilisation », autrement dit la philosophie rationaliste, contractualiste et libérale promue par les penseurs français du siècle des Lumières. Les tendances à l'émotionnel et à l'irrationnel que la pensée völkisch hérite dès le début du 19ème siècle du romantisme auront en fait été surdéterminées par la révolution sociale et politique diffusée dans toute l'Europe par l'impérialisme napoléonien. Le chaos social, la sécularisation du pouvoir étatique et la modernisation économique impulsée par la dynamique croissante du capital ont alors suscité en Allemagne en parallèle du socialisme professé par le mouvement ouvrier naissant une idéalisation romantique, cosmique et transcendante, des notions de peuple et de nature. Les discours privilégiant les racines et l'enracinement fleurirent alors, dans le même mouvement où les processus d'urbanisation du territoire concomitant du démarrage de la révolution industrielle arrachaient les individus du monde de la campagne jusque-là structuré à partir de la « solidarité mécanique » (Emile Durkheim) propre à un ordre symbolique communautaire (la « Gemeinschaft », soit la communauté opposée à la « Gesellschaft », soit la société d'après Ferdinand Tönnies). D'où la valorisation du motif de l'arbre comme de la figure du paysan, « le type même de l'individu véritablement völkisch, [qui] non seulement incarnait les vertus de simple justice et de bonté, mais [qui] était également fasciné par la force » (p. 45), afin de glorifier un monde rural envisagé comme authentique. En conséquence de quoi, la littérature populaire nourrie de pareils stéréotypes forgés par des auteurs admirés des années plus tard par Adolf Hitler, tels Wilhelm Heinrich Riehl, Gustav Freytag, Dietrich Eckart et Berthold Auerbach, allait schématiquement opposer au brave paysan la figure duplice du Juif, dont les activités commerciales et financières, réellement importantes dans les campagnes allemandes, manifesteraient son matérialisme et son individualisme, autrement dit son déracinement.

 

A la fin du 19ème siècle, Paul Böttischer (qui se faisait appeler Paul Lagarde) et Julius Langbehn allaient consacrer dans le domaine universitaire toute une imagerie qui s'était épanchée dans le domaine des arts et des lettres. Ironie de la situation, qui est symptomatique de la paranoïa, de l'aigreur et du ressentiment propres aux représentants de la réaction : « Paradoxalement, les prophètes du mouvement völkisch appartenaient au prolétariat universitaire – distinction partagée par nombre de leurs collègues écrivains et journalistes. Les deux hommes fulminaient contre le monde universitaire, et leurs déceptions les incitèrent à intensifier leur opposition à la prédominance du positivisme et de l'intellectualisme rationaliste dans ce milieu » (p. 51). L'unité politique de l'Allemagne obtenue sur les cendres du Second Empire en 1871 représentait une modernité haïe par les deux intellectuels, ces « dominants-dominés » (Pierre Bourdieu) dans laquelle ils reconnaissaient une victoire de l'esprit juif confondu avec l'idéologie libérale (puisque les Juifs jouissaient depuis 1848 d'une émancipation civile et politique obtenue dans l'ambiance révolutionnaire d'alors), et contre laquelle ils promouvaient une nostalgie médiévale et une relecture panthéiste et mystique du christianisme protestant. La théologie qu'ils professaient étaient marquée par une profonde division raciale séparant le peuple allemande authentiquement enraciné (« En conséquence, si la nature et la race étaient identiques, l'esprit vital allemand devait nécessairement être d'ordre racial. Toutes les vertus völkisch, aussi bien physiques que spirituelles, étaient considérées comme des dons éternels de la nature transmis par la filiation du sang. La race était une force omniprésente et déterminante », p. 64) et le peuple juif déraciné parce que cosmopolite et dont l'infiltration du peuple allemand était considérée sur le mode prophylactique de la maladie virale à soigner (« Incarnations du matérialisme et de la modernité, les Juifs s'opposaient automatiquement au caractère profond de la nation allemande, ce qui était très compréhensible puisqu'ils s'étaient séparés du flux d'esprit vital et que leurs âmes s'étaient pétrifiées. Dépourvus d'âme et incapables de rétablir le contact avec la force vitale, il leur était impossible de conserver les vertus fondamentales telles que l'honnêteté et la loyauté », p. 65). L'antisémitisme ne relevait alors plus seulement du domaine culturel mais s'était racialisé à l'époque coloniale du darwinisme social et de la mesure phrénologique des crânes de Franz Joseph Gall : « L'œuvre pionnière des penseurs völkisch concernant la race joua un rôle central dans la création de l'image antisémite. Tout, dans le stéréotype du Juif, véhiculait l'image d'un parasite. En termes darwiniens, les Juifs représentaient un arrêt de croissance dans le cours de l'évolution, un fossile auquel manquaient la force et les racines pour se nourrir » (p. 171). Le pire, c'est que beaucoup de victimes juives de cet antisémitisme consentirent plus ou moins à accepter la bonne foi de l'idéologie qui dominait culturellement tout le pays : « Il est instructif de constater à quel point la victime tentait de racheter une faute inexistante. Il est tragique que de nombreux Juifs en soient arrivés à croire que les accusateurs du mouvement völkisch pouvaient avoir raison en matière de ''judéité'' », conclut alors George L. Mosse (p. 173-174).

 

2/ Les formes institutionnelles de l'idéologie völkisch :

 

Avec la racialisation de l'antisémitisme qui déboucha sur une vague de violences précédant la première guerre mondiale, la germanisation de la religion chrétienne mêlée d'occultisme et de mysticisme solaire, l'idéalisation romantique de la paysannerie, la glorification d'ancêtres mythifiés (par exemple l'ouvrage Germania de l'historien romain Tacite, avec sa description du peuple germain à l'écart des autres tribus, reprise alors par le théoricien raciste le plus influent de l'époque, l'anglais Houston Stewart Chamberlain, aussi célébré en Allemagne qu'un autre théoricien racial fameux, le français Joseph Arthur de Gobineau) et l'invention de colonies rurales et de communautés utopiques völkisch concurrentes de leurs modèles socialistes permirent à la pensée völkisch de devenir, en tant qu'expression privilégiée d'un « profond mécontentement face à la réalité » (p. 177), toujours plus légitime et populaire. Et ses idées déjà largement diffusées dans tout le pays (notamment par l'éditeur Eugen Diederichs qui forgea l'expression « néo-romantisme » et prônait un « idéalisme de l'action » élitiste à la même époque où Maurice Barrès et Charles Maurras appelaient à un renouveau à la fois moral, religieux et politique de la France) étaient également disponibles pour être mises en pratique dans les mouvements d'encadrement de la jeunesse et les associations universitaires. « La radicalisation traditionnelle à droite de la jeunesse bourgeoise allemande permit à l'idéologie völkisch de s'enraciner profondément aussi bien dans le Mouvement de jeunesse que dans les institutions éducatives. Enseignants et professeurs étaient imprégnés d'un nationalisme centré sur la création d'une culture allemande commune. Le conservatisme traditionnel de l'establishment éducatif, associé aux tendances réactionnaires de la jeunesse, produisit une atmosphère favorable à la cause völkisch » (p. 178). Des écoles furent créées (comme celles de Hermann Lietz dont l'œuvre fut poursuivie par Alfred Andreesen, et les écoles « Heimat » dans la lignée de l'école des paysans de Bruno Tanzmann en 1917), et des associations estudiantines furent montées sur le modèle culturel völkisch, pendant que cette idéologie était diffuséevia les manuels scolaires dans l'école publique et les lycées. « Ce tableau, explique l'historien, contraste nettement avec celui qui se dégage en France, en Angleterre ou, en fait, dans la plupart des pays du monde. Les étudiants s'y prononçaient en faveur de l'égalité sociale, de l'amélioration de la situation économique des défavorisés et de la justice sociale ; ils manifestaient contre l'ordre établi et accordaient leur soutien aux régimes libéraux. Pas en Allemagne » (p. 181).

 

Le Mouvement des internats et surtout le Mouvement de jeunesse (avec le Deutschbund ou Bund créé par le journaliste Friedrich Lange en 1894) prirent à cette époque, au tournant des 19ème et 20ème siècles, une importance culturelle considérable. « Fondé en 1901 sous la forme d'une association de randonnées pour les écoliers de la banlieue berlinoise de Steglitz, [le Mouvement de jeunesse] se répandit dans la majeure partie du nord de l'Allemagne » précise George L. Mosse (p. 201), mettant en avant un romantisme qu'il serait regrettable et erroné de qualifier d'apolitique. Le patriotisme des Wandervögel (soit les membres du mouvement de jeunesse) du Bund menés par Karl Fischer (un homme autant influencé par Riehl et Langbehn que par les fictions exotiques de Karl May) puis Hans Breuer, s'il signifiait une loyauté envers les intérêts matériels et moraux du Volk, et induisait aussi une valorisation de l'Eros et de la masculinité, se traduisait également par une éviction progressive des Juifs accélérée juste avant la première guerre mondiale. La défaite de 1918 allait matériellement prouver auprès des convaincus de l'esprit völkisch que la « voie particulière » (ce « sonderweg » pour reprendre le concept ambigu de l'historien Hans-Ulrich Wehler afin de décrire la singulière situation politique d'un pays qui s'est économiquement modernisé sans s'être habitué à la démocratie formelle, libérale et parlementaire) montrée par Adolf Hitler était le seul chemin à emprunter afin de sauver la culture germanique. Tous les enseignants, lycéens et réformateurs scolaires admirateurs des tentatives nietzschéennes du poète Stefan George afin de créer un nouveau « mythos » héroïque pour le peuple allemand, tous les militants pangermanistes (et le sociologue Max Weber en était un) qui travaillaient avec la droit traditionnelle auront fini par céder aux sirènes du national-socialisme, malgré la critique initiale de l'anti-intellectualisme (qui effrayait tant Daniel Guérin) et de la brutalité de ses partisans. Et cette voie passait autant par l'étouffement de l'espoir révolutionnaire avec la répression à Berlin des spartakistes en janvier 1919 menée par les sociaux-démocrates Noske et Ebert et la destruction par les Corps francs (les « Freikorps ») de la République des conseils de Bavière en mai 1919, que par l'identification des Juifs comme source de tous les maux traversés par l'Allemagne de Weimar : « La Révolte contre les Juifs plutôt que contre les injustices sociales ou les forces politiques et économiques fut un élément de la pensée völkisch qu'Adolf Hitler allait pleinement exploiter. En tant que simulacre de révolution, elle promettait beaucoup ; mais surtout, elle excluait un authentique mouvement social. Les Juifs furent ainsi des  repoussoirs déterminants » souligne à juste titre l'historien (p. 232).

 

3/ De l'idéologie völkisch au national-socialisme :

 

« Si la République avait bénéficié d'une stabilité durable, l'histoire de la pensée völkisch aurait fort bien pu prendre fin en 1918. Mais les classes moyennes se trouvèrent de plus en plus menacées par l'inflation et, même au cours des quelques ''bonnes années'' de la République, leur statut fut gravement menacé. Elles se tournèrent de plus en plus vers des solutions politiques radicales » constate George L. Mosse (p. 272), abandonnant momentanément son histoire des représentations et des sensibilités pour renouer avec l'inévitable analyse matérialiste telle qu'elle a pu aussi être déclinée par le biais d'enquêtes journalistiques de l'époque (Les Employés : aperçus de l'Allemagne nouvelle de Siegfried Kracauer en 1929, La Peste brune de Daniel Guérin en 1932-1933) et d'un film rare à la croisée de la fiction et du documentaire (Les Hommes, le dimanche de Robert et Kurt Siodmak, Billie Wilder, Edgar G. Ulmer et Fred Zinnemann en 1930). Le parti politique qui alors profitait de la pensée völkisch était, à l'exception du NSDAP d'Hitler, le DNVP (le parti conservateur reconstitué en 1918 sur des bases idéologiques völkisch) qui connut à son apogée six millions de suffrages. Hésitant entre germanisme consensuel et antisémitisme militant, le DNVP profita de la tentative de putsch de Wolfgang Kapp, qui réussit en 1920 à chasser brièvement (pendant cinq jours) le gouvernement républicain de Berlin avant qu'une grève générale des ouvriers ne le mette en déroute, pour comprendre qu'il fallait dépasser le clivage entre traditionalistes partisans de la loi et de l'ordre et militants völkisch à l'antisémitisme virulent qui promouvait une révolution sociale afin de couper l'herbe sous le pied aux communistes. En 1929, le parti conservateur alors dirigé depuis un an par Alfred Hugenberg se ferma officiellement aux Juifs, et prôna une politique radicalement anticommuniste qui nécessitait de s'allier avec le parti national-socialiste créé à Munich en 1920 à la suite du DAP (le parti ouvrier allemand d'Anton Drexler). Dirigé par Adolf Hitler (qui n'a obtenu la nationalité allemande seulement qu'en 1932), ce dernier comprit lui aussi, après l'épisode du « putsch de la brasserie » en novembre 1923 où sa tentative de prise de pouvoir légitimée par l'inflation et l'occupation militaire franco-belge de la Ruhr se solda par son emprisonnement durant 13 mois et l'interdiction de son parti refondé en janvier 1925, que la prise du pouvoir légale était pareillement la stratégie à adopter. En 1933, un gouvernement de coalition DNVP-NSDAP régnait sur le pays. Sous la pression d'Hitler, le DNVP s'est dissout le 29 juin 1933. De janvier à mai 1933, le nombre d'adhérents au NSDAP triplait, atteignant les 2.5 millions d'adhérents en 1935. Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier de la République de Weimar par le président Paul von Hindenburg. La nazification de la société allemande allait violemment s'accélérer.

 

Les associations d'anciens combattants, souvent animées par la tendance sociologique à se muer en groupes de pression situés à droite de l'échiquier politique parce que l'expérience de la guerre a forgé en eux une conception affective de la nation à sauvegarder à tout prix, s'alignèrent, après la guerre conclue sur une défaite humiliante et la disparition de la monarchie, sur la ligne tracée par les organisations völkisch. A l'instar des Corps francs qui ont brisé la République des conseils de Bavière ou encore de l'organisation para-militaire Stahlhelm, proche du DNVP et relayant un discours nationaliste et raciste fort. On doit également mentionner le plus grand syndicat de salariés allemand de l'époque, le DHV (plus de 400.000 syndiqués en 1931), dont le discours penchait de plus en plus en direction de solutions économiques völkisch fortement teintées d'antisémitisme et tout à la fois opposées au marxisme et au libéralisme parce qu'identifiés dans les deux cas aux Juifs (« La quête d'une ''troisième voie'', alternative au capitalisme et au marxisme, occupa considérablement la pensée allemande durant la République de Weimar (…) En fait la quête d'une ''troisième voie'' viable faisait partie intégrante de la préoccupation völkisch », p. 317). Concernant la classe ouvrière allemande ? « Pour résumer le désir de la classe ouvrière allemande de s'identifier à la philosophie du Volk, nous devons répéter que le mouvement ne pénétra jamais au-dessous des rangs des employés de bureau. A l'exception de ceux qui rejoignirent les nazis de bonne heure (et qui étaient en général issus des rangs des chômeurs), les ouvriers de l'industrie ne furent pas attirés par le mouvement völkisch, lequel avait peu à leur offrir dans le cadre d'une société industrielle » (p. 298-299). Le corporatisme hiérarchisé sur le souvenir des états ou statuts du temps du Moyen Age, privilégié autant par le DHV et que par le théoricien August Winnig, recoupait la vision nazie, anti-égalitaire et nationaliste : c'est pourquoi, en 1932, le DHV fusionna avec le Front du travail nazi pour fonder le Syndicat national-socialiste. La jeunesse suivit le mouvement en s'abandonnant à un activisme exprimant un désir révolutionnaire de changement, en même temps que la fidélité spirituelle aux valeurs völkisch la poussait à passer de la droite radicale à l'extrême-droite antisémite. Comme l'a montré la trajectoire du Studentenschaft, l'association des étudiants allemands créée en 1925 qui voulut fusionner avec son homologue autrichien parce qu'elle avait accepté au nom de son pangermanisme sa politique d'exclusion raciale en voulant faire appliquer à ses adhérents la clause aryenne. Plus radicales encore, les organisations appelées Adler und Falken et Geusen étaient quant à elles directement affiliés au NSDAP, relayant les discours du « sang et du sol » (« Blut und Boden ») avancés en 1922 par Oswald Spengler et repris en 1926 par August Winnig.

 

L'une des forces du nazisme fut d'encadrer et de politiser une large frange de jeunes anti-bourgeois d'origine bourgeoise au nom d'une « révolution allemande » qui, si elle allait préserver la structure économique en respectant la propriété privée pour le plus grand bonheur des capitalistes allemands, avait décider de spiritualiser le pays dans le sens de la consécration institutionnelle et étatique de l'idéologie völkisch : « plutôt que de poser le problème de l'Allemagne en termes économiques ou sociaux, les partisans de la solution völkisch pensaient en termes d'ordre racial et idéologique. Rappelons qu'ils n'avaient jamais considéré l'économie comme un élément déterminant, et que la place principale revenait, à leurs yeux, à la disposition spirituelle du Volk allemand » (p. 323). L'autre force du nazisme fut de transformer les aspirations révolutionnaires d'une majeure partie de la population (y compris l'église) en révolution antisémite, et bientôt antijuive. S'attaquer aux Juifs comme responsables du chaos économique et social que traversait alors le pays, c'était épargner le capitaliste allemand non-juif en s'en prenant aux capitalistes allemands de confession juive, et c'était aussi exonérer la véritable cause structurelle de la crise : « la défaillance de la structure capitaliste allemande, la guerre perdue et les frustrations des siècles précédents » (p. 330). En 1934, les nazis avaient écarté les militants les plus extrémistes du mouvement völkisch afin de complaire à la morale bourgeoise animant le régime hitlérien : la permissivité sexuelle, l'érotique masculine et le nudisme introduits par les Bünde au nom de l'authenticité spirituelle du retour à la nature furent critiqués et interdits. Avec l'avènement du nazisme, c'est l'idéologie völkisch qui, nettoyée de son pittoresque romantique et naturaliste, connut alors son ultime phase d'institutionnalisation, sous la double forme d'une étatisation accélérée de la société synonyme de sa brutale militarisation, mais aussi d'un embourgeoisement dénotant in fine que la révolution allemande promise par le nazisme n'engageait aucunement la révolutionnarisation des structures économiques. Ce dont se félicita alors la classe des hauts fonctionnaires et des grands capitalistes.

 

En conclusion de son ouvrage, George L. Mosse constate : « La révolution de Hitler trouva donc une grande partie de la population prête à accueillir son message ; et, bien que ce message ait pu nous sembler insolite, relevant au mieux de l'étude psychologique, ce ne fut pas ainsi que les foules admiratives considérèrent leur chef, et ce n'est pas ainsi non plus que les historiens doivent traiter rétrospectivement du national-socialisme » (p. 350). C'est parce qu'il prit au sérieux son objet, en refusant les facilités des thèses psychologiques, voire psychopathologiques, et en considérant dans le détail l'histoire des fondements intellectuels et culturels de l'idéologie völkisch dont s'est nourri le nazisme afin d'établir sa légitimité politique, que George L. Mosse a accompli un travail demeurant encore aujourd'hui, 47 ans après sa première édition étasunienne, de toute première importance. On remarquera en passant l'inversion symétrique avec l'analyse économique d'Eric Stemmelen consacrée, avec La Religion des seigneurs. Histoire de l'essor du christianisme entre le Ier et le VIème siècle (éd. Michalon, 2010 : Lire "La Religion des seigneurs" d'Eric Stemmelen), à l'avènement du christianisme à l'époque de l'empire romain finissant. Eric Stemmelen, à rebours de la compréhension dominante de l'établissement du christianisme au nom de ses valeurs et normes symboliques intrinsèques, a produit l'analyse matérialiste de la transformation de la propriété agricole (avec la mise en place du système latifundiaire et du colonat par la classe des nouveaux riches issus de l'armée), dont aura su profiter une religion alors minoritaire et qui, en contrepartie, aura servi d'encadrement idéologique pour le nouveau prolétariat agricole constitué par le colonat. Quant à George L. Mosse, à l'encontre de toute une tradition historique ancrée politiquement à gauche selon laquelle la force de la classe ouvrière allemande et politisée et l'inflation qui alors fragilisait les classes moyennes auront poussé la classe des capitalistes et des hauts fonctionnaires de Weimar dans les bras d'Hitler en adoptant la solution radicale des nazis, il aura donc privilégié une approche culturaliste afin de saisir le socle d'idées et de représentations völkisch grâce auquel le nazisme s'est constitué une légitimité favorablement accueillie par une grande partie de la population allemande idéologiquement disponible pour la révolution hitlérienne. Combinaison originale d'anti-rationalisme émotionnel et de rationalisation technique et industrielle de la guerre et de la mort, le nazisme aura proposé de faire de l'idéologie völkisch la « solution à une crise de la pensée et de la politique des hommes. Que cela ait été le cas dans l'Allemagne moderne a été catastrophique, aussi bien pour les Allemands que pour les non-Allemands » (p. 27). Ce qui doit rester dans l'horizon de tous, c'est que « l'analyse du triomphe völkisch dans le passé contribuera peut-être à éviter sa victoire à l'avenir » (p. 13). Nous conclurons pour notre part avec les mots de l'historien contemporain Enzo Traverso disant de George L. Mosse qu'il a : « frayé le chemin et l'historiographie est aujourd'hui unanime à lui reconnaître son rôle de pionnier. Ses études ont accompagné l'essor de la mémoire de l'Holocauste dans le monde occidental et ont été reçues comme un effort incontournable pour comprendre le nazisme, sa culture, ainsi que l'arrière-plan historique de ses crimes. Son statut d'intellectuel judéo-allemand exilé ne laissait planer aucune ambiguïté sur la signification de ses efforts de compréhension du fascisme de l'intérieur, en procédant par empathie. Comme il affirmait lors d'une interview, peu avant sa mort, l'Holocauste remettait en cause la culture européenne dans son ensemble ; c'est pourquoi, ajoutait-il, ''tous mes ouvrages touchent d'une façon ou d'une autre la catastrophe juive de mon époque'' » (in L'Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle, éd. La Découverte, 2011, p. 122-123).

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Published by Franz B. - dans libertaires93
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