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  • : Communistes libertaires de Seine-Saint-Denis
  • : Nous sommes des militant-e-s d'Alternative libertaire habitant ou travaillant en Seine-Saint-Denis (Bagnolet, Blanc-Mesnil, Bobigny, Bondy, Montreuil, Noisy-le-Sec, Pantin, Rosny-sous-Bois, Saint-Denis). Ce blog est notre expression sur ce que nous vivons au quotidien, dans nos quartiers et notre vie professionnelle.
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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 10:28

MES est en fait le sigle désignant le Mécanisme Européen de Stabilité qui devra se substituer d’ici 2013 à deux dispositifs déjà existants, le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF limité à la zone euro) et le Mécanisme Européen de Stabilité Financière (MESF limité à l’UE) qui devaient normalement répondre à la crise des dettes souveraines ébranlant la zone euro. Le MES consiste en la capacité de lever des fonds sur les marchés financiers à hauteur de 500 milliards d’euros afin d’aider un pays membre en difficulté de régler ses créances. Le problème du MES réside dans les critères de conditionnalité de l’aide financière qu’un tel dispositif peut apporter, qui participent en réalité à réduire davantage la souveraineté des peuples otages des Etats eux-mêmes toujours davantage sous la coupe des marchés.

 

Décidé en Conseil européen en décembre 2010, voté au Parlement européen le 23 mars 2011 et soumis à la ratification des pays membres de l’UE durant toute l’année 2012, le MES est en fait une organisation intergouvernementale dirigée par un Conseil des gouverneurs (chaque gouverneur sera désigné par les Etats membres) et dont le siège se trouve comme par hasard à Luxembourg, au plus près d’un des nœuds de la finance mondiale. D’après les économistes de la Banque Centrale Européenne (BCE) eux-mêmes, le MES équivaudrait à un super-ministère des finances européennes dont l’indépendance politique, calquée sur le fonctionnement de la BCE, lui assurait en fait d’être complètement dépendant des marchés financiers. En plus, les pays intégrés aux processus du MES se verraient contraints de jouer le jeu des limites du déficit budgétaire, autant pour disposer de l’aide financière promise par le dispositif intergouvernemental, que pour éviter la menace de la mise sous tutelle financière.

 

En cadeau bonus du MES : le TSCG !

   

Qui soutient à gauche le MES ? Des personnalités aussi diverses que Harlem Désir et Alain Lipietz, Pierre Moscovici et Yann Moulier-Boutang, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Paul Besset disent oui au MES sous le beau prétexte de la solidarité financière européenne afin d’éviter à la fois l’extension de la crise qui frappe aujourd’hui la Grèce et la faillite des banques qui entraînerait une crise systémique dont ne se relèveraient pas les autres pays de l’UE. C’est d’ailleurs pour cette raison que, contrairement aux 44 élu-e-s PC, PG et EELV (et 16 PS) qui ont voté contre, 130 député-e-s PS et PRG se sont abstenus lors du vote parlementaire du projet de loi de ratification du traité instituant le MES mardi 21 février dernier (pour information, le MES passera au sénat le 28 février qui, une semaine avant, a voté une motion refusant le projet de « TVA sociale » : Deux nouveaux reculs signés Sarkozy : "TVA sociale" et "accords de compétitivité"). Les 261 député-e-s UMP et Nouveau Centre ont évidemment voté d’un même élan pour la « solidarité financière européenne ». Sauf que la solidarité en question se traduit présentement par un déni démocratique vérifié par l’absence de contrôle parlementaire sur les fonctionnaires du MES qui décideraient sans contre-pouvoir de piloter les politiques budgétaires des Etats adhérents au dispositif (et la France s’y engage à hauteur de 150 milliards d’euros). La formule est terrible : l’accord d’une aide financière par ce biais est synonyme automatiquement de mesures d’austérité, le remède étant ici pire que le mal. La conditionnalité de participation à ce fonds monétaire européen se trouve en faitt indexée sur l’adoption en 2013 du projet de Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance européenne (TSCG), que de mauvaises voix surnomment le « traité Sarkozy-Merkel ». Ce Pacte budgétaire européen, arrêté le 30 janvier dernier et ratifié par les parlements à partir du mois de mars prochain pour entrer en vigueur en janvier 2013, prône une « discipline budgétaire » signifiant la mainmise définitive des marchés sur les politiques budgétaires des Etats dès lors condamnés à une cure d’austérité pilotée par la Commission européenne, la BCE et le FMI. Et la cure en question ne sera synonyme de rien d’autre que du siphonage, voire du pillage des richesses produites sous la forme d’un nouveau recul de l'âge de la retraite, de la diminution des salaires et de la réduction des dépenses sociales. 

 

La Grèce : le laboratoire de l’ultralibéralisme européen  

 

Prenons le terrible exemple de la Grèce considérée comme le laboratoire européen de la nouvelle politique économique des Etats désormais entièrement vendus au capitalisme financier. Jusqu’où les peuples vont-ils devoir subir la ponction dont est victime, après neuf plans d’austérité, le peuple grec ? En Grèce, le salaire minimum a baissé de 22 %, les retraites de 15 %. Sur 11 millions d’habitant-e-s que compte ce pays, trois millions sont pauvres et ils représentent 30 % de la population. 20 % de la population active est au chômage, et ce pourcentage s’élève à 40 % des jeunes entre 15 et 24 ans. Quasiment 30 % des personnes qui se présentent dans les hôpitaux pour se faire soigner sont refusées, et il existe probablement un rapport entre ces refus massifs et les coupes à hauteur de 40 % du budget du secteur hospitalier. Comme il en existe un entre ces données et l’augmentation de la consommation d’héroïne (+ 20 %), des contaminations au VIH (+ 54 %), des suicides (+ 40 %). Si on n’avait pas encore compris que les recettes néolibérales décidées par la bureaucratie européenne sont autoritaires et antidémocratiques, le doublet MES-TSCG confirme nettement cette tendance. Comme le dirait le philosophe slovène Slavoj Zizek, le parlementarisme actuel prépare bien l’avenir à un nouveau totalitarisme.

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 15:30

Les clichés ont la vie dure. En leur nom, parfois, la pire des politiques économiques se trouve justifiée. Par exemple, les médias dominants et les idéologues de tout poil ne cessent pas de nous seriner la chanson du travail trop cher. Le coût du travail lèserait la compétitivité de l’économie nationale qui ne saurait décemment gagner au grand jeu de la concurrence mondialisée où brille toujours, ne l’ignore-t-on pas, le voisin allemand. Travail, trop cher ? L’idée que le coût du capital répercuté sur les prix à la consommation est trop élevé n’effleure évidemment jamais la petite cervelle des faiseurs d’opinion, ceux-là mêmes qui opinent servilement du chef en direction des actionnaires, que ces derniers soient les propriétaires des médias dans lesquels ils officient ou les rentiers qui profitent plus généralement depuis plus de trente ans de la financiarisation du capitalisme. Encore une fois, une étude toute chaude prouve le contraire et devrait mettre fin aux balivernes en vigueur si nous étions dans un monde gouverné par la raison et la décence.     

 

En effet, la publication « Emploi et salaires » de l’INSEE pour 2012 rendu publique aujourd’hui montre que le « coût du travail » français (on préfèrera dire le « prix du travail » quand on sait les énormes bénéfices que rapporte son exploitation) est à peine supérieur à son équivalent allemand. Plus précisément, dans l’industrie manufacturière, le coût horaire de la main-d’œuvre dans cette industrie en 2008 est de 33 euros pour les deux pays. Ce coût se monte même à 33.16 euros pour la France, et 33.37 euros pour l’Allemagne. En revanche, s’agissant des services marchands, le coût horaire de la main-d’œuvre allemande s’élève à 26.81 euros contre 32.08 euros pour la main-d’œuvre française. Une nouvelle occasion de constater que, loin des clichés véhiculés par les promoteurs français du modèle allemand qui a sacrifié la justice sociale pour le mercantilisme, les différences ne sont pas de l’ordre du significatif entre les deux pays voisins.  

 

La comparaison est autrement plus intéressante si l’on s’intéresse aux évolutions entre les deux pays qui, d’après notre étude, ont été calculées entre 1996 et 2008. A cette aune, le prix du travail en Allemagne a évolué moins vite (+1.9%) que son homologue français (+3.4%), quant à lui identique à la moyenne européenne. Voilà le coût d’une politique dite de « modération salariale », autrement dit de blocage des salaires (et de leur baisse relative quand ils sont rapportés à la hausse des prix), que le gouvernement Sarkozy-Fillon aimerait voir appliquer en France dans la foulée des ignominieux accords dits « compétitivité-emploi » (cf. Deux nouveaux reculs signés Sarkozy : "TVA sociale" et "accords de compétitivité").

 

Enfin, last but not least, les pays qui ont, toutes choses égales par ailleurs, un prix du travail relativement élevé sont également ceux qui ont la productivité la plus forte. Le rapport coût du travail horaire /productivité horaire prouve à l’évidence qu’il ne faut absolument pas considérer le travail comme la variable d’ajustement, mais bien comme le facteur réel de production des richesses. « Un pays avec un coût de production élevé peut être plus compétitif qu’un autre avec un faible coût de production, si sa productivité est supérieur » précisent les auteurs de la publication de l’INSEE. Laurence Rioux qui travaille à la division salaires de l’INSEE ajoute même deux éléments par rapport à l’étude présente : d’une part, le niveau des cotisations sociales patronales (bloqué depuis 1979, quand même) n’influe pas sur le prix du travail (donc, pas la peine de faire le forcing sur la « TVA sociale » : cf. Deux nouveaux reculs signés Sarkozy : "TVA sociale" et "accords de compétitivité") ; et d’autre part, le déficit de compétitivité entre la France et l’Allemagne (déficit que ne cessent de déplorer avec des larmes de crocodiles nos idéologues patentés) ne reposerait in fine que sur un défaut d’innovation et de qualité de l’offre. En gros, si la recherche et le développement étaient davantage favorisés que la rentabilité actionnariale, le déficit de compétitivité serait comblé. 

 

Compétitivité et productivité, coût horaire, concurrence et croissance… La critique radicale ne doit pas se restreindre au champ balisé par des concepts viables et valables uniquement pour l’économie capitaliste, mais doit faire fi de notions reflétant de façon structurelle les dynamiques de l’exploitation du travail, de la propriété lucrative et de l’accumulation pour l’accumulation. Le travail n’est pas un coût parce qu’il n’a pas de prix. Et il n’est, dans une société émancipée, productif que pour autant qu’il n’est plus subordonné ni à la concurrence, ni à la croissance, mais à la production du bien-être social.

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 17:32

Les Chants de Mandrin (2011) de Rabah Ameur-Zaïmeche

Les hors-la-loi de l’identité nationale

 

« La vérité est une image unique, irremplaçable,
qui s’évanouit avec chaque présent qui n’a pas su se reconnaître visé par elle »
(Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire »
in Ecrits français, éd. Gallimard-Folio essais, 1991, p. 435)

« L’image, où le passé dépose son empreinte, a aussi la capacité de rendre présentes les corrélations passées : elle allume la mèche d’un dispositif qui gît dans ce qui a été »
 (Walter Benjamin, Paris, capitale du 19ème siècle.
Le livre des passages, éd. Cerf, 2006, p. 409)

 

« N'a de valeur dans le temps que ce dont on imagine et pratique le retour »

(Alain Badiou, Le Monde, 31 août 1993 in Entretiens. 1, éd. Nous, 2011, p. 166) 

 

L’institution, sous la férule du président Nicolas Sarkozy, d’un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, occupé par Brice Hortefeux de mai 2007 à janvier 2009 puis par Eric Besson jusqu’en novembre 2010 (ce ministère a depuis été sous cette forme supprimé), a légitimé les conditions d’un débat national consacré durant l’année 2010 au thème de l’« identité nationale » dont l'encadrement a été assuré par les préfectures (cf. L'identité nationale : Le Pen en a rêvé, Besson l'a fait !). La tentation conservatrice et nationaliste contenue dans l’idée même d’un ministère associant immigration et identité nationale a notamment été relevée dans le texte d’Edouard Glissant (cf. Edouard Glissant, notre vigie poétique du "chaos-monde") et Patrick Chamoiseau intitulé Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?. Publié conjointement par les éditions Galaade et l’Institut du Tout-monde en 2007, ce texte avance quelques éléments d’analyse concernant la notion d’identité, ainsi que des réponses fortes opposables au discours sarkozyste sur la supposée « identité nationale » de la France. La première chose d’importance avancée ici est : « Une des richesses les plus fragiles de l’identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que, d’évidence, elle se développe et se renforce de manière continue – nulle part on ne rencontre de fixité identitaire –, mais aussi qu’elle ne saurait s’établir ni se rassurer à partir de règles, d’édits, de lois qui en fonderaient d’autorité la nature ou qui garantiraient par force la pérennité de celle-ci » (p. 1). L’affirmation poétique d’un refus du fixisme dans l’établissement des identités, qui ainsi doivent échapper à toute pression étatique en termes de prescription normalisatrice, rejoint les conclusions philosophiques de Jean-Luc Nancy proposées dans son ouvrage Identité. Fragments, franchises. Notamment lorsque ce dernier postule que « (…) l'Etat n'est jamais que l'instrument de la nation : ce n'est pas à lui d'en définir, encore moins d'en constituer l'identité (...) : la société associe, elle n'identifie pas, sauf à l'état civil, à la sécurité sociale et toutes espèces de codage. Mais codage n'est pas identité. Cela saute aux yeux : et pourtant, c'est à la ''société'' qu'on propose ou impose de ''débattre'' de ce qui l'identifie » (éd. Galilée, 2010, pp. 11 et 63). Revenons au texte de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant, dans lequel est également rappelé que « La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie » (p. 8). Parce que la notion d’identité engage à la fois un mouvement d’inclusion (l’incorporation dans l’identique connu et reconnu) qui est structuralement un mouvement d’exclusion (la distinction du même forcément valorisé et de l’autre forcément déprécié), elle demeure toujours susceptible de prêter le flanc aux instrumentalisations politiques ou aux sutures idéologiques parmi les plus dévastatrices, comme le monde occidental en a horriblement expérimenté la réalité tout au long du 20ème siècle. Si par exemple l’identité n’induit pas automatiquement le racisme, le racisme est quant à lui inséparable d’un fixisme identitaire : « Le côté mur de l’identité peut rassurer. Il peut alors servir à une politique raciste, xénophobe ou populiste jusqu’à consternation » (p. 11). Ce constat n’autorise pourtant pas à rejeter cette notion, à partir du moment où redevient possible l’idée de penser subtilement les « hasards et nécessité des identités » (p. 17). Ainsi, les deux poètes martiniquais affirment que : « Ce n’est pas parce que l’exaspération de l’idée d’identité nationale a produit tant de dénis de justice et de liberté dans les rapports historiques de peuples à peuples qu’il faut que cette identité soit vouée à disparaître tout à coup (…) Ce que nous voyons, c’est qu’aujourd’hui toute identité collective est ouverte, ne se soutient que dans un rapport au monde, n’a d’avenir que dans cette ouverture » (p. 17-18). A l’« identité-racine » qui, plantée comme une fiche, fait mortellement le vide dans ses alentours, répondrait donc l’« identité-relation » aux racines multiples (un « rhizome » aurait précisé de manière deleuzienne Edouard Glissant : cf. Des nouvelles du front cinématographique (36) : Mystères de Lisbonne de Raul Ruiz) qui tracent à la rencontre d’autres racines afin de partager « le suc de la terre » (p. 18). La trace plutôt que la fiche, le multiple plutôt que l’unique, l’ouvert et le divers plutôt que le fermé et l’homogène : autrement dit la relation (du même et de l’autre qui peuvent ainsi « changer en s’échangeant » : p. 19) ou l'association plutôt que la reproduction. S’il s’est agi pour Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant d’affirmer poétiquement « l’identité nationale hors-la-loi », Les Chants de Mandrin, le quatrième long métrage de Rabah Ameur-Zaïmeche, propose quant à lui d’entonner le chant épique des hors-la-loi de l’identité nationale. Ceux qui, séparés de l’existant d’une époque indexée sur la soumission à l’ordre royal pré-révolutionnaire, se chargent d’en briser héroïquement l’unité au nom des idées politiques combinées de justice sociale et d'égalité.


1/ Les blessures de l'identité : entre identification et désidentification


Les Chants de Mandrin offre ainsi au spectateur une véritable « image dialectique » au sens de Walter Benjamin, en ceci que le film entreprend la dynamisation de notre présent en regard d’un passé dans lequel il a su se reconnaître. Dans son fameux Livre des passages (in Paris, capitale du 19ème siècle, éd. Cerf, 2006), Walter Benjamin écrit en effet qu’« Une image dialectique est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant, dans un éclair, pour former une constellation » (p. 479). Faire éclater le continuum de l’histoire, c’est dès lors considérer l’image dialectique comme « une fulgurance, qui sauve l’"Autrefois" dans le "Maintenant" de la connaissabilité » (p. 491). L’image dialectique est donc, comme dans les films de Jean-Marie Straub (cf. Des nouvelles du front cinématographique (41) : Straub, encore et toujours) et Jean-Luc Godard (cf. Des nouvelles du front cinématographique (27) : Film socialisme de Jean-Luc Godard), une fulgurance ou bien « une boule de feu qui franchit tout l’horizon du passé » pour le dire avec les mots de l’un des exégètes contemporains de Walter Benjamin, Georges Didi-Huberman (in Devant le temps. Histoire de l’art et anachronisme des images, éd. Minuit, 2000, p. 115). Cette double rédemption symbolique du présent en relation avec le passé et du passé en relation avec le présent, cette double relation qui est une corrélation, consiste donc à inventer la machine esthétique (à « allumer la mèche d’un dispositif » comme l’aurait dit Walter Benjamin) grâce à laquelle peuvent alors fulgurer d'éclatantes connivences entre deux groupes sociaux pourtant séparés par deux siècles et demi. Entre la bande d’amis (Salim Ameur-Zaïmeche, Christian Milia-Darmezin, Sylvain Roume, Abel Jafri) réunis autour du cinéaste depuis son premier long métrage, Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? tourné sur le mode guérilla il y a dix ans (auquel ont succédé Bled Number One en 2006 et Dernier maquis en 2008), et les brigands rassemblés autour du contrebandier Louis Mandrin qui décidèrent après sa mort à Valence en 1755 d'en perpétuer la légende en se faisant appeler les Mandrins, il y a en effet un jeu d’échos inédits proposant plus d’une étrange ressemblance, comme une étincelle comme une étoile scintillante dans la nuit obscure de l’histoire. D’une certaine manière, Les Chants de Mandrin raconte effectivement l’identification entre les personnes dont il s’agit de raconter l’histoire et les personnes qui ont décidé de porter et d'incarner à l’écran cette histoire. Le film consiste alors à établir la constellation d’analogies raccordant le récit des hors-la-loi réfractaires à l’ordre existant identifié à la royauté avec la situation de leurs interprètes contemporains, pour une grande part des personnes d’ascendance migratoire et (post)coloniale (pour employer la terminologie de la sociologue Nacira Guénif-Souilamas) et de culture musulmane qui ont justement perçu qu’ils ne comptaient pas parmi les mieux inclus dans l’orbe sarkozyste de l’identité nationale (ou bien alors sur le mode de la minorisation et de la stigmatisation). Que des individus désignés par le sens commun raciste d’« Arabes » puissent sans grand problème jouer des Français du 18ème siècle représente une incontestable réjouissance. Que cette incarnation puisse contredire les lieux communs de l’identité nationale (« blanche » ou « de souche », chrétienne et européenne) en intensifie logiquement la portée politique. Que cette fulgurante reconnaissance d'un présent particulier dans ce passé circonstancié arrache ce dernier des cendres de l'imagerie folklorique pour en restaurer la puissance incendiaire représente également une bonne nouvelle pour les damnés de la terre, de naguère et de maintenant. Qu’enfin les dominés d’aujourd’hui s’identifient au sort des dominés d’hier, par-delà la différence des torts (le racisme ou l’islamophobie contemporaine, le refus de l’ordre royal inique représenté par les fermiers généraux), mais aussi dans la reconnaissance de problématiques relativement semblables (la politique actuelle de défiscalisation des plus riches, qui succéderait dorénavant à la compagnie de financiers s’occupant de l’affermage des droits de douane et des impôts à l'époque monarchique) : l’esthétique et la politique retrouvent bien matière à célébrer de nouvelles noces joyeuses et bruyantes. L’attribution du prix Jean-Vigo au libertaire Les Chants de Mandrin n’en est alors que plus méritée. « Au sens large, je parle d’une ''esthétique de la politique'', pour indiquer que la politique est d’abord une bataille sur les données sensibles elles-mêmes » explique Jacques Rancière (in Et tant pis pour les gens fatigués. Entretiens, éd. Amsterdam, 2009, p. 159). Les Chants de Mandrin a d’ores et déjà remporté la « bataille sur les données sensibles elles-mêmes » selon laquelle des « minorisés de la République » (pour reprendre ici le nom d’une étude sur les discriminations au logement publiée par les éditions La Dispute en 2006), ceux-là mêmes qui ont pu souffrir de la « libération » de la parole initiée par le débat sur l’identité nationale, s’autorisent à incarner des Français du 18ème siècle dont la puissance politique se trouve dés lors et au-delà des clichés restaurée. Et cette bataille est tout autant esthétique que politique, parce qu’elle s’attache à reconsidérer, discuter et redistribuer les cartes des normes policières réglementant le jeu d’un « partage du sensible » (Jacques Rancière) auquel n’a évidemment pas échappé le débat sur l’identité nationale suturant la nation française sur une race (blanche) et une culture (judéo-chrétienne) précises. Si Mandrin a longtemps nommé la personne refusant de s’identifiant dans la Savoie de la seconde partie du 18ème siècle avec l’arbitraire monarchique, Français est cet adjectif désignant désormais aussi les noms et les corps d’ascendance migratoire et (post)coloniale d’individus légitimes à soutenir l’incarnation et restaurer l’actualité transhistorique de la vérité d’un certain vivre-ensemble, anarchiste ou communiste libertaire, qui fut naguère défendu par la communauté réfractaire des Mandrins.

« Au sens restreint, ''esthétique'' désigne pour moi un régime spécifique de l’art [qui propose] les manifestations d’un mode spécifique de la pensée – d’une pensée devenue extérieure à elle-même – dans un sensible lui-même arraché au mode ordinaire du sensible. Il pose les produits de l’art comme équivalence du voulu et du non-voulu, du fait et du non-fait, du conscient et de l’inconscient » (Et tant pis pour les gens fatigués, opus cité). Et c’est justement ce que nous allons analyser en détail ici : toutes les fois où le film de Rabah Ameur-Zaïmeche affirme son appartenance au régime esthétique tel que le décrit Jacques Rancière, il établit des circuits d’indistinction (entre voulu et non-voulu, conscient et inconscient – ce qui peut se retraduire aussi avec le vieux couple cinématographique documentaire et fiction) entremêlés de circuits d’identification (les dominés d’aujourd’hui se reconnaissant dans ceux du passé restaurés dans leur actualité politique), tout en multipliant aussi les disjonctions et les interruptions (les « désidentifications » préciserait justement Jacques Rancière), les frottements et les flottements afin de troubler et bousculer, voire fracturer les habitudes de la sensibilité commune. « La pensée est d’abord faite de gestes. Un concept, c’est un geste qui redessine un paysage en même temps qu’un chemin nouveau tracé entre des points éloignés » pose Jacques Rancière (op. cit., p. 460), ici dans une rare proximité philosophique avec Giorgio Agamben (cf. « Notes sur le geste » in Moyens sans fins. Notes sur la politique, éd. Payot & Rivages, 1995, p. 59-71) puisqu’il s’agit de penser ensemble ce qui, dans le champ du cinéma, se communique (par-delà les échanges verbaux et en s’échangeant) entre le gestuel et le conceptuel, mais aussi entre le volontaire et l’involontaire ou entre le dicible et l’audible. Par exemple, le premier plan du film qui montre, en un vaste plan large fixe puis panoramiquant du haut du ciel plombé au bas de la plaine venteuse, un homme blessé (plombé par une balle dans le ventre) en train de traverser le paysage avant de s’enfoncer dans la forêt, instruit d’emblée la question d’« un chemin nouveau tracé entre des points éloignés ». Cet homme, on le comprendra assez vite, est un déserteur de l’armée des Dragons du roi, et il rejoindra la troupe des Mandrins qui soigneront sa plaie et l’accueilleront parmi eux dans une dynamique esthétique où les gestes pratiques de la sécession (prendre les armes et reconnaître la bonne médecine des plantes, chasser le gibier et monter à cheval) se transforment en chanson de geste (« Les Chants de Mandrin ») dont l’affirmation, on le verra, triomphe dans la bouleversante séquence finale. C’est donc un paysage naturel, comme redessiné par la ligne aléatoire d’une blessure qui affirme la souffrance de toute forme d’incorporation et de désincorporation (ou d’identification et de désidentification), et qui prolonge l’inoubliable séquence d'auto-circoncision de l’ouvrier Titi (Christian Milia-Darmezin) dans Dernier maquis. Cette séquence prolongeait déjà la tout aussi impressionnante séquence documentaire de rituel musulman de la Zerda (l’abattage d’une vache égorgée) qui marquait le début de Bled Number One. La blessure instituerait donc la violence quasi-ontologique d’une incomplète incorporation ou identification représentant un écart fondamental auquel n’échappe même pas la notion d’identité. « Un écart peut se donner de multiples manières. Il faut commencer par reconnaître qu’il y a de l’écart dans toute identité. Même la ressemblance est un écart. Une image de quelque chose qui n’est pas là, c’est déjà un écart. Il y a donc de la dissemblance au cœur même de la ressemblance. Et le travail de l’art est un travail qui tend à écarter encore plus l’écart, un travail pour compliquer un peu le rapport du dissemblable au semblable » (Et tant pis pour les gens fatigués, op. cit., p. 450). L’écart était déjà ce qui était brutalement vécu par Kamel incarné par l'acteur-cinéaste dans Wesh, wesh, qu’est-ce qui se passe ? puis Bled Number One, deux fois victime d’une double peine qui lui rendaient inhabitables les lieux de vie habituels, familiaux ou communautaires. Alors que cet écart contraignait le héros à la clandestinité et l’invisibilité en regard des rondes policières dans le premier film, ou bien à occuper la bordure des plans aux côtés des femmes dans les marges du second film, de nouvelles visibilités pouvaient en conséquence advenir, comme si à la soustraction devait répondre de nouvelles additions. Ainsi, les quadrillages policiers mais aussi délinquants organisant le contrôle de l’espace urbain de Wesh, wesh, qu’est-ce qui se passe ? n’empêchaient pas le héros de se glisser entre les mailles de leurs trames entrecroisées pour y tracer une belle diagonale, ludique et renoirienne, en compagnie des enfants du quartier. Dans Bled Number One, la communauté viriliste des hommes blessés dans leur orgueil par la division politique et la précarisation sociale et politique de leur existence n’empêchaient également pas les femmes qu'ils dominaient, comme par compensation de leur triste désœuvrement, de suivre une ligne de folie qui était une ligne de désidentification et de survie les arrachant du marasme identitaire environnant. Les deux premiers films de Rabah Ameur-Zaïmeche jouissent enfin d’un singulier rapport de flottement chronologique mutuel, puisqu’il est tout à fait possible de considérer que le second film peut prendre place sur le plan diégétique avant le premier : ce brouillage dans les places indique aussi une émancipation par rapport à toute forme de fixité ou d’unilinéarité chronologique. Autre forme complémentaire du flottement : l’usage de la longue focale qui, ajustée avec le privilège des plans larges, permet de les ouvrir à une liberté dans la captation d’une vérité documentaire qui ne saurait dès lors se réduire aux seules obligations du scénario et de la représentation. Quant à Dernier maquis, l’usine de palettes offrait un espace, majoritairement déserté par la représentation cinématographique, traversé par la ligne du désir d’incorporation à la communauté musulmane (l'Oumma) qui finissait malgré tout par être coupée et interrompue par la ligne sociale de la prise de conscience de l’exploitation économique. Ce film, qui commençait avec Mahomet pour finir avec Emile Pouget, était également innervé par une oblique insolite tracée à partir de l’imprévisible survenue dans l’usine d’un ragondin reconduit au bord d’une rivière alors semblable au Mississippi des récits de Mark Twain. Autant de gestes disruptifs ou disjonctifs renouvelés par le bucolique Les Chants de Mandrin, dont l’une des lignes générales consiste en la manifestation d’un autre écart qui, on l’a vu, travaille l’identité nationale en la séparant d’avec elle-même, l’écart entre la France, ses propres représentations (majoritaires et minoritaires) et les corps plus ou moins visibles qui en occupent la scène. Dans le même mouvement, cet écartement produit une identification des minorisés actuels se reconnaissant dans la supposée inactualité (en regard du continuum historique) des réfractaires d’avant la Révolution de 1789. Mais l’écart se joue aussi à plein au sein même de l’écriture scénaristique de séquences dont la captation ou l’enregistrement filmique vient en consigner l’excès ou le débord parfois inattendu. C’est par exemple une chose que d’inviter Christian Milia-Darmezin à interpréter le colporteur Jean Sératin. C’en est une autre que de lui demander de porter sur son dos plusieurs colis pesant probablement leur vrai poids, tout en pénétrant dans une forêt riche en branchages épais et en dénivelés irréguliers. C’est aussi Rabah Ameur-Zaïmeche dans le rôle du contrebandier Bélissard, qui propose une ânesse au colporteur afin de lui faire ramener plusieurs exemplaires imprimés des « Chants de Mandrin », et qui est brusquement surpris par le cri de l'animal qui le tire hors-champ au point d’en éclater de rire. Ce sont encore tous ces rires qui fusent, plein cadre ou en bordure des plans, à l’avant-plan comme dans l’exemple cité ou bien dans les brumes et les fumées de l’arrière-plan qui témoignent matériellement d’un flottement (gazeux) accordé au caractère typiquement renoirien (car volatile) du film (cf. Des nouvelles du front cinématographique (44) : Lang et Renoir, à l'épreuve de la guerre et de l'exil hollywoodien). Parce qu’il est incontestable que les rôles sont d’abord saisis à partir de la ligne d'acteurs qui les interprètent en s’en amusant (et Rabah Ameur-Zaïmeche est affecté d'un coefficient de flottement intensifié parce qu'il ne cesse en tant qu'acteur-réalisateur de brouiller les frontières en traversant l'écran), et que les Mandrins sont également « des sujets flottants qui dérèglent toute représentation des places et des parts » (Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, éd. Galilée, 1995, p. 140). L’atmosphère n’est donc conviviale pour autant qu’elle est partagée par des hommes qui n’ont pas rompu avec les ressources imaginatives de leur enfance comme le dirait Marie-José Mondzain, puisqu’ils savent les réinvestir au profit de cette aventure collective et ludique qu’aura été le film (en apprenant par exemple à monter à cheval). Ce sont enfin toutes ces interjections ou exclamations impromptues (« putain », « merde ») qui viennent ponctuer les dialogues fictionnels en les trouant de pointes de subjectivité documentaire. De même que ce geste répétitif (le crachat) qui signe comme acteur Rabah Ameur-Zaïmeche, et qu’il promène de film en film, de la cité des Bosquets à Montfermeil de 2001 aux forêts des Grands Causses de 1755, de l’usine de la région parisienne aux bleds paumés d’une Algérie fantomatique. Entre l'interpellation urbaine et populaire « wesh wesh » et le cri historique de ralliement à l’époque des « Chants de Mandrin » (« Houet, houet ! »), c’est donc un écart qui détermine autant un court-circuit ou une disjonction (un crachat – l’identité nationale n’est plus la même), qu’elle introduit des circuits d’interférence et de reconnaissance, voire d’identification entre des temps différents et des objets hétérogènes. « L’écart est absolument nécessaire pour produire cette petite différence de potentiel qui fait que quelque chose se passe aussi chez le spectateur, un plaisir, une joie. Il faut toujours que ce qu’on attend soit aussi ce qu’on n’attend pas. Et l’avantage du cinéma, c’est qu’on y attend quelque chose à chaque seconde. Il y a donc un usage courant de l’écart, un usage standard, qui est propre au cinéma » (Et tant pis pour les gens fatigués, ibidem, p. 450).

 

2/ Les joies (dis)sensuelles de la communauté :

 

Troubler le connu, brouiller les présupposés, trouer le tissu des opinions, briser le glacis des clichés, faire voire ce qui demeurait invisible et faire entendre ce qui restait inaudible : le dissensus politique est bien un dissensus esthétique, dans les forêts de l'Hérault du film de Rabah Ameur-Zaïmeche comme dans celles des environs de Gaillac dans le Tarn quadrillés par les films (on pense particulièrement à Voici venu le temps en 2005) d’un autre fabricant d’utopie cinématographique, Alain Guiraudie (qui questionnerait quant à lui le caractère normatif des identités non plus sur un mode racial mais chez lui sexuel : cf. Des nouvelles du front cinématographique (8) : l'homosexualité dans le cul de l'hétéro-patriarcat). C’est pourquoi Jacques Rancière peut affirmer que « (…) l’exercice du politique consiste à reconfigurer l’espace commun, à y introduire des sujets et des objets nouveaux, à rendre visible ce qui ne l’était pas avant et à faire entendre comme parleurs ceux qui n’étaient perçus que comme animaux bruyants » (in La Mésentente, op. cit., p. 37). Ce passage est cité par Christian Ruby qui a réfléchi à la manière philosophique avec laquelle Jacques Rancière peut penser dans le même mouvement politique et esthétique afin de comprendre comment justement le surgissement politique se manifeste toujours au sein de l’univers sensible : « L’application de la grille esthétique donne ainsi le ton de ce qui est visible et de ce qui est invisible, de ce qui est pensable. L’esthétique implique la relation entre certains éléments et en exclut d’autres de cette relation » (in L’Interruption. Jacques Rancière et la politique, éd. La Fabrique, 2009, pp. 70-71). On croyait donc avoir affaire au connu, c’est-à-dire à la représentation d'hommes incultes dont les activités de brigandage finissaient par être matées par l’armée royale. Sauf que ce connu n’est pas dans le film de Rabah Ameur-Zaïmeche reconnu comme tel, lui préférant le peu connu, le méconnu, voire l’inconnu. En effet, la contrebande ne consiste pas ici à revendre à prix coûtant des marchandises volées afin d’empocher un bénéfice illégal, mais à mettre en place une véritable justice sociale et redistributive grâce à laquelle le circuit des marchandises échappe autant à la ponction fiscale sous la forme de la ferme générale, qu’à la mécanique spoliatrice de la plus-value commerciale comme intermédiaire parasitaire entre les producteurs et les consommateurs. L’organisation de ce « marché libre » comme l’appellent ses initiateurs n’a pourtant strictement rien à voir avec la valorisation du « laisser-faire » prôné à la même époque par l’économiste Adam Smith, dont les thèses libérales vont participer à fonder l’économie politique dans sa version classique (avant leur relecture radicale par Karl Marx). Le marché libre ne consistera donc pas ici à instituer le meilleur espace possible entre les offreurs et les demandeurs, marché idéal car pur à la fois de toute distorsion ou asymétrie informationnelle comme de tout encadrement étatique, mais à extraire les biens fabriqués des circuits marchands et fiscaux afin de les redonner au peuple réunifié par-delà la division sociale entre production et consommation. La contrebande ne vise pas ici l’établissement d’une économie parallèle (ou informelle) adossée sur les pratiques violentes de l’appropriation illégale, car il n’est pas question de redoublement ni d’addition, mais bien de soustraction opérée par le minoritaire au cœur du majoritaire. C’est que le geste contrebandier des Mandrins désire soustraire aux circuits objectifs de la domination deux fois inique (la plus-value marchande et la ponction fiscale) les biens que produisent et consomment les habitants de la région. Et ce geste entretient plus d’une analogie avec le geste cinématographique même de Rabah Ameur-Zaïmeche. Le cinéaste s’est en effet séparé avec sa bande d’amis des circuits commerciaux du cinéma français dominant pour tracer une ligne de fuite lui permettant par exemple de convoquer dans son film moins le souvenir des représentations académiques de l’histoire de Mandrin (par Henri Fescourt en 1924, Claude Dolbert en 1948 et Jean-Paul Le Chanois en 1962) que celui des films d’aventures de Mario Soldati (Le Chevalier sans loi en 1951), Douglas Sirk (Captain Lightfoot en 1955) ou de Fritz Lang (Moonfleet en 1955). On remarquera que, parmi les produits vendus lors des marchés libres organisés par les Mandrins, se trouvent les ouvrages vendus par le colporteur Jean Sératin, comme Les Mille et une nuits, ainsi que Les Bijoux indiscrets. Alors que le premier livre fait résonner, dans une France que les promoteurs du débat sur l’identité nationale qualifieraient de vraie, réelle ou profonde, la culture arabe et le goût de la narration et de la digression, la sensualité que ce livre recèle trouve à se prolonger dans le roman libertin écrit anonymement par Denis Diderot en 1748. On verra aussi que les ouvrages censurés de ses pairs, Voltaire et Rousseau, font également partie des biens distribués par les Mandrins. De bien étranges relations ou corrélations entre l’érotique, le philosophique et l’économique sont ainsi tissées par Les Chants de Mandrin. C’est que la censure s’exerce sur les deux premiers (et il se trouve d'ailleurs que, à rebours des clichés, les libertins du 17ème et 18ème siècle étaient des auteurs matérialistes dont l'hédonisme soutenait leur athéisme), pendant que le troisième est assujetti aux pressions de la plus-value commerciale et de la taxe fiscale collectée au bénéfice de l’ordre royal par les fermiers généraux (et à laquelle correspondrait aujourd’hui l’idée sarkozyste et oxymorique d’une « TVA sociale » : cf. Deux nouveaux reculs signés Sarkozy : "TVA sociale" et "accords de compétitivité"). Censure ou police royale et fiscale, c’est itou comme on l'aurait dit alors. L’économie alternative de la connaissance dissensuelle qui rompt le partage habituel du sensible s’expose logiquement à une sensualité à laquelle nous avait déjà habitué Rabah Ameur-Zaïmeche, notamment dans sa capacité à inscrire, avec l'aide de son opératrice Irina Lubtchansky présente depuis Dernier maquis, son image numérique dans une perspective picturale aboutie (on pense par exemple souvent ici aux scènes éclairées à la bougie des toiles de Georges de La Tour, aux natures mortes de Jean Siméon Chardin ou bien lors de la séquence du marché à certaines peintures de Lorenzo Tiepolo). Mais il se trouve aussi que la sensualité débouche sur une érotique affrontée pour la première fois par un cinéaste qui avait passé son tour au moment de Dernier maquis (en coupant toutes les séquences avec le personnage de la prostituée jouée par Nathalie Richard et disparue du montage finale). Cette fois-ci, les femmes qui retrouvent les Mandrins (et puis celle parmi eux, Mandrinette interprétée par Sylvia Albaret, la propriétaire des chevaux utilisés pour le film) dans un élan qui paraît devoir les arracher à un statut flottant de prostituée sont d’abord l’occasion des retrouvailles (filmées comme telles, joyeusement) avec l’actrice principale de Bled Number One, Meryem Serbah. Ensuite, une séquence d’amour est filmée par le biais d'une esthétique de la fragmentation digne de Robert Bresson et surtout de Jean-Luc Godard, ramassée dans quelques blasons magnifiques (le duvet d’un menton, une poitrine qui se soulève, les deux caressés par le soleil). La pudeur, loin de neutraliser la sensualité, la sublime, en même temps que cette sensualité est l’expression d’une nouvelle étape dans la trajectoire émancipée du cinéaste recoupant ainsi les trajectoires d’émancipation accomplies par la communauté des Mandrins, dans le contre-jour de la contre-bande historique et dans le sillage de l’héritage de celui qui leur a donné un nouveau nom (ainsi que quelques surnoms préfigurant la pratique des pseudonymes chez les militants communistes ou anarchistes, comme Malice, Ma Noblesse, La Buse, Court-Toujours, Tambour, La Flûte, Mandrinette et Blondin – ce dernier interprété par Nicolas Bancilhon, le monteur du film, a ainsi passé la rampe filmique, à l'image de Sylvia Albaret, et comme y invite déjà Rabah Ameur-Zaïmeche).

« Une communauté politique n’est pas l’actualisation de l’essence commune ou de l’essence du commun. Elle est la mise en commun de ce qui n’est pas donné comme en-commun : entre du visible et de l’invisible, du proche et du lointain, du présent et de l’absent » déclare Jacques Rancière (La Mésentente, ibid., p. 186), qui poursuit ainsi : « Cette mise en commun suppose la construction des liens qui rattachent le donné au non-donné, le commun au privé, le propre à l’impropre. C’est dans cette construction que la commune humanité s’argumente, se manifeste et fait effet » (p. 186-187). Quel autre grand philosophe français contemporain traite également de la question du commun de la communauté, de l’« en-commun » qu’elle propose dans l’intervalle de ses sujets, sinon Jean-Luc Nancy, lui qui a pu demander si la communauté n’était pas « le partage de l’espacement même selon lequel il y a des singularités » (in Le Sens du monde, éd. Galilée, 1993, p. 168) ? Si Jean-Luc Nancy a pu écrire sur les images (Au fond des images, éd. Galilée, 2003) ou le cinéma (L’Evidence du film. Abbas Kiarostami, éd. Yves Gevaert, 2001), s’il a pu inspirer quelques-uns des films des cinéastes français parmi les plus intéressants de ces dernières années, comme La Blessure (2004) de Nicolas Klotz et L’Intrus (2004) de Claire Denis (tous les deux influencés par le texte L’Intrus que Nicolas Klotz avait déjà monté sur scène en 2001), ou encore Adieu (2003) d’Arnaud des Pallières qui s’appuie sur quelques passages de La Communauté désœuvrée (éd. Christian Bourgois, 1986), il est enfin devenu grâce au film de Rabah Ameur-Zaïmeche un corps de cinéma. Et l’homme qui incarne l’imprimeur Jean-Luc Cinan (retournement en verlan du nom du philosophe !), célébré par Bélissard comme si son interprète Rabah Ameur-Zaïmeche avouait sa félicité d’avoir pu intégrer dans son film le corps du philosophe, prête sa chair afin de rendre manifeste la sensualité propre au travail du bois devenant pâte à papier. Il est évident que l’imprimerie, filmée à partir des lignes de son mobilier intérieur afin de ressembler à l’usine de palettes de Dernier maquis, représente moins comme dans ce dernier film le théâtre du surgissement d’une « communauté inavouable » comme l’aurait dénommé Georges Bataille (celle des prolétaires musulmans exploités par leur musulman de patron qui use de leur religion commune comme d’une pression au consensus), qu’un opérateur de renforcement et d’intensification du geste communautaire des Mandrins. Et ce renforcement se matérialise ici sous la forme de la copie et la reproduction des « Chants de Mandrin », cette chanson de geste qui peut dès lors jouir d’être multipliée et disséminée dans toute la région. Si la chanson de geste est bien l’expression privilégiée du geste communautaire des Mandrins, c’est alors pour célébrer les noces de l’esthétique et de la politique, de la sensualité et de la joie dans la sécession libertaire et le militantisme réfractaire. Si Jacques Rancière parle de l'« en-commun », et si Alain Badiou parlerait plutôt d'un « communisme sans communauté », Jean-Luc Nancy insiste quant à lui sur la persistance de l'idée communautaire par-delà la faillite avérée des projets politiques qui ont voulu forcer au cours du 20ème siècle la réalisation dans la sphère étatique du communisme, et qui ont réalisé à coup de communion idéologique le totalitarisme réel : « il n'y a pas la communion, il n'y a pas d'être commun, il y a l'être en commun (…) Le sens de l'être n'est pas commun – mais l'en-commun de l'être transit tout le sens » (La Communauté désœuvrée, ibid., p. 208). Cette ontologie de « l'en-commun », de « l'être-en-commun » (ibid., p. 72) ou de « l'être-avec » (in La Communauté affrontée, éd. Galilée, 2001, p. 42) est ce qui, par-delà les êtres mortels et finis partageant une même communauté exposant à tous leur mortalité et leur finitude communes, prouve « la résistance et l'insistance de la communauté [en son caractère] inavouable » (La Communauté désœuvrée, ibid., p. 104 – pour la petite histoire, c'est le texte de Jean-Luc Nancy intitulé « La Communauté désœuvrée » et publié en 1983 dans le numéro 4 de la revue de Jean-Christophe Bailly Aléa qui a décidé Maurice Blanchot à lui répondre avec La Communauté inavouable publié la même année aux éditions de Minuit). Comment alors se manifeste dans Les Chants de Mandrin le partage d'un lieu minoritaire séparé (et contestant à partir de cette séparation même) des lieux majoritaires ? « Rien n'est plus commun aux membres d'une communauté, en principe, qu'un mythe, ou un ensemble de mythes » est la réponse du philosophe Jean-Luc Nancy (La Communauté désœuvrée, idem), pendant que l'acteur Jean-Luc Nancy interprète le rôle de l'homme qui va techniquement permettre la publicisation de l'héritage poétique et politique de Louis Mandrin. Le mythe ici, ce n'est pas le grand récit archéologique d'une origine sacrée qui a souvent renforcé dans l'imaginaire les idéologies réactionnaire (notamment le nazisme comme l'ont montré Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe : Le Mythe nazi, éd. L'Aube, 1991). Ce n'est pas le « mythème » mais le « poème » comme l'aurait encore distingué Philippe Lacoue-Labarthe. C'est ce poème en quatre chants et vers dits burlesques. Ce sont aussi les neuf strophes de « La Complainte de Mandrin » écrite par le marquis en hommage au contrebandier, qu'on entonnait à l'époque de la Commune de Paris puis dans les mouvements de jeunesse de gauche durant l’entre-deux-guerres, et que Rabah Ameur-Zaïmeche a appris enfant. La vielle à roue succède aux roues de la machine à imprimer, et Jacques Nolot  à Jean-Luc Nancy dans le rôle du marquis chantant la complainte dans une séquence à la frontale théâtralité quasi-brechtienne, pendant que la réalité historique (Louis Mandrin est mort roué de coups) s'efface au profit d’une légende qui sublime allégoriquement le particulier dans l’universel (« Monté sur la potence / Je regardai la France »). La machine se met en branle, et c'est une joie collective (« Pour la joie », crient les Mandrins avant l'assaut) pour des contrebandiers qui ressemblent tant aux brigands de Schinderhannes, l'un des poèmes du recueil Alcools (1913) d'Apollinaire. C'est Dionysos qui fait que « un se divise en deux » (Mao), que le présent se sépare et se désidentifie de l’existant pour se reconnaître et s’identifier de manière fulgurante dans ce passé revenu d'entre les amnésies. C'est Rabah Ameur-Zaïmeche qui alors se joint à Jacques Nolot (cet acteur qui est un aristocrate sans effort, aussi impérial ici qu'il l'est dans L'Apollonide. Souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello : cf. Des nouvelles du front cinématographique (61) : L'Apollonide de Bertrand Bonello), pour pousser la complainte dans le double registre esthétique de l'identité du groupe séparé que les Mandrins héritent de Mandrin, et de la déclaration de guerre à la France de l'injustice et de l'inégalité contre laquelle ils opposent leur France éternelle, belle parce que rebelle. La communauté des Mandrins est une association ouverte au divers et à la relation, aux personnes « sans feu ni lieu » comme on disait alors, et dont le geste soutenu par une chanson de geste concilie esthétique et politique, festivité et militantisme, au-delà du sérieux un peu triste des organisations politiques habituelles, libertaires comprises. Le poème de cette communauté inavouable et affrontée, c'est la légende de l'autonomie et de l'égalité, fabulée hier, toujours rêvée aujourd'hui, et qui demande pour éternellement résonner rien d'autre que la fidélité de ses immortels sujets.

 

3/ Un passage obligé de la subjectivation politique : la fidélité

 

Christian Ruby, insistant sur la question de la subjectivation comme étant ce processus qui, dans la philosophie de Jacques Rancière (mais aussi d'Alain Badiou d'ailleurs), ne précède pas mais découle de l’imprévisible rencontre avec le dissensus politique, dit effectivement que « Rancière affirme que le sujet de la subjectivation, celui qui prend part, celui qui prend la parole, le sujet politique même, n’existe justement pas avant l’action, avant la révolte, le soulèvement, l’arrachement ou le décrochage, comme sujet déjà constitué se lançant ensuite dans la politique. C’est la subjectivation qui fait exister le sujet » (L'Interruption, ibid., p. 102). Les Chants de Mandrin s'attache particulièrement à montrer trois itinéraires de subjectivation dans le courant desquels les sujets progressivement se politisent en fidèles de l'événement dont ils entretiennent l'héritage. Nous avons vu Jean Sératin le colporteur, qui rejoint un peu par hasard la bande des Mandrins et qui, en faisant l'expérience brutale de l'incarcération levée grâce à l'intervention des hommes rassemblés autour de Bélissard, s'offre totalement à leur communauté. Nous avons vu le déserteur, l'insoumis qui se fera appeler Court-Toujours, qui rencontre également par hasard le groupe des contrebandiers qui le soignent, en retour de quoi il donne aux Mandrins sa vie sauvée afin d'être des leurs. L'exposition hasardeuse au risque de sa propre mort est un moment privilégié du geste communautaire pour faire comprendre à l'individu que la libre association, que « l'être-en-commun » qui est un « être-avec », est une dette qui n’est pas une créance (parce qu’elle est choisie et comprise comme telle, et susceptible de toutes les interruptions : cf. Des nouvelles du front cinématographique (61) : L'Apollonide de Bertrand Bonello), et qui arrache symboliquement de notre condition biologique d’animal fini et mortel. Et nous venons d’évoquer le marquis, celui qui doit déjà faire l'expérience douloureuse de la marche pour marcher dans les pas du colporteur Sératin et en ressentir l'identité de prolétaire, alors que ce dernier ne peut quant à lui supporter, par manque d'habitude, les mouvements cahotants de sa voiture, signe extérieur de richesse. Les différences de classe (la voiture pour le prolétaire lors d’une séquence comique, la marche pour l'aristocrate dans une autre plus sensuelle) s'éprouvent physiquement, en même temps qu'ils se répondent dans un flottement mêlant le comique comme le sensuel au sérieux, et le trouble du documentaire à l'élément de fiction (le vomi de Sératin serait-il celui réel de l'acteur ? Les pieds enflés du marquis le sont-ils réellement pour son interprète ?). Mais c'est au final le marquis qui devra rejoindre le prolétaire, puisque c'est ce dernier qui appartient à cette classe, la seule ayant une portée réellement universelle, celle qui contient la promesse de « la dissolution de toutes les classes » (Karl Marx). Trois cas, autrement dit trois parcours de subjectivation dont l'un des passages obligés est la question de la fidélité (sous la double forme pratique de la dette contractée envers le groupe et de l'héritage de celui dont l'Immortalité engage l'éternité de l'idée qu'il a incarnée). La pensée philosophique d'Alain Badiou (cf. De quoi Sarkozy est-il le nom ?), qui pose à l’instar de Jacques Rancière la question de la subjectivation, distingue parmi d'autres trois concepts-clé : l'événement, la fidélité, la vérité. Alors que « l'événement, qui fait advenir ''autre chose'' que la situation, que les opinions, que les savoirs institués (…) est un supplément hasardeux, imprévisible, évanoui aussitôt qu'apparu (…), la fidélité, qui est le nom du processus : il s'agit d'une investigation suivie de la situation, sous l'impératif de l'événement lui-même ; c'est une rupture continuée et immanente ». Pendant que « la vérité proprement dite (…) est ce multiple interne à la situation que construit, peu à peu, la fidélité ; qui est ce que la fidélité regroupe et produit » (in L'Ethique. Essai sur la conscience du mal, éd. Nous, 2003, p. 91-92). L'événement, c'est, dans Les Chants de Mandrin, la rencontre hasardeuse avec le groupe des Mandrins dont les actions viennent supplémenter et excéder, faire disjoncter la réalité existante. Il faut voir encore, autre exemple, comment l’affrontement des soldats et des Mandrins est réglé en fonction d’un jeu de faux-raccords empêchant de leur constituer un espace commun, dans le même mouvement où le montage d’une barricade fait éclater la réalité historique puisqu’elle semble anticiper celles de juin 1848, de la Commune de 1871 et de Mai 1968, voire les palettes de l’usine de Dernier maquis détournées par les ouvriers en révolte pour dresser contre le propriétaire des lieux les murs d’une impropriété plus fondamentale (d’une « propriation » comme va bientôt s’en expliquer Jean-Luc Nancy). La fidélité, c'est le prolongement dans la durée de cette rencontre dont l'une des plus importantes procédures consiste en la forme collective du geste communautaire. La vérité, c'est la disjonction de la justice des Mandrins en regard de la loi royale au nom de l'éternelle idée d'une commune égalité soutenue jusque dans la mort par l'Immortel Louis Mandrin. « La Complainte de Mandrin » constitue le poème de la rencontre événementielle entre l'éternité de l'idée et l'immortalité de ses sujets. Le déserteur, le colporteur, le marquis (on peut leur adjoindre bien sûr l'imprimeur Cynan) : trois parcours de subjectivation, trois manières d'être arraché et décroché, de s’identifier en se désidentifiant, d'être non plus assujetti mais un sujet. « Sujet désigne la capacité de ce qui pourrait être appelé ''propriation'' : l'engagement dans une relation ou dans un lien, un rapport, une communication qui n'a rien à faire, en soi avec la possession de quelque chose – et qui d'ailleurs est possible aussi avec les objets qu'à l'ordinaire nous possédons et qui, dans ce rapport, ne sont plus ''objets'' d'un ''sujet'' mais eux-mêmes en position d'autres sujets » (Jean-Luc Nancy, « Communisme, le mot » in L'Idée du communisme [sous la direction d'Alain Badiou et Slavoj Zizek], éd. Lignes, 2009, p. 207). La communauté libertaire et égalitaire (donc non-communautariste, parce que non-substantielle, non-biologique) des Mandrins, dans l'entre-exposition de ses sujets, est alors semblable aux feuilles de papier qui sèchent afin d'éviter, d'après les paroles de l'imprimeur Cynan, que l'écart ou l'intervalle les séparant les unes des autres soit oblitéré suite à l'intrusion du vent du dehors. Dans la langue d'Alain Badiou, le sujet est un « corps de vérité » comme « résultat de l'incorporation aux conséquences de l'événement de tout ce qui, dans le monde, en a subi maximalement la puissance » (in Second manifeste pour la philosophie, éd. Fayard-Ouvertures, 2009, p. 104).

Les chevauchées passées des Mandrins (repassées au présent par Rabah Ameur-Zaïmeche), la fidélité dans l’héritage de Mandrin l'Immortel (dont le nom est le tenant lieu de l'événement aboli, comme le dirait de manière mallarméenne Alain Badiou : Entretiens. 1, éd. Nous, 2011, p. 69), l'éternelle vérité de l'égalité et de la justice que son corps a supporté jusque dans la mort : voilà les phases d'un processus de subjectivation tel qu'il est décrit dans le film de Rabah Ameur-Zaïmeche. Dire comme Alain Badiou que : « Le Sujet fidèle est incorporation » (ibid., p. 107), c'est alors poser que le sujet de l'égalité est inséparable du chant de l'égalité, que le sujet politique est indissociable du sujet esthétique, que la domination des propriétaires s’efface au profit d’une « propriation » au fond plus primordiale, que la fiction est inséparable du documentaire qui en vérifie présentement l'actualité, et que les hors-la-loi de l'identité nationale, réfractaires, égalitaires et libertaires, sont ce qui peut arriver de mieux à une société qui substitue à la question du règlement des inégalités sociales les passions destructrices des « cultures ataviques » et des « identités-racines » (Edouard Glissant). Dans le dernier plan du film, après que la fête soit terminée, apparaît comme une étrange nuit brouillée au-dessus de la tête du marquis. Jusqu'à ce que deux bulles lumineuses, tels deux astres bien étranges, glissent de gauche à droite. Il semblerait que nous ayons affaire aux phares de deux voitures, affirmant ainsi dans un extraordinaire court-circuit, comme une autre « image dialectique » benjaminienne, l'époque contemporaine que prolongent tantôt l'arabisation tantôt l’électrification des sons tirés par Valentin Clastrier de sa vielle à roue lors du générique final (comme en rappel des distorsions électriques improvisées en Algérie par le musicien Rodolphe Burger dans Bled Number One). Le geste communautaire des Mandrins aura été, dans l’indispensable film de Rabah Ameur-Zaïmeche (qui en rêvait déjà l’existence depuis Wesh, wesh, qu’est-ce qui se passe ?), l’affirmation des puissances de l’association et de « l’identité-relation » comme la nomment Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, celles qui nous autorisent à nous désidentifier du discours de l’identité nationale dont l’Etat serait le gardien et le propriétaire, en nous proposant à la place et à rebours de formes de militantisme (gauchiste) épuisées (cf. Des nouvelles du front cinématographique (11) : au commencement, Nanni Moretti) sinon désastreuses (cf. Des nouvelles du front cinématographique (5) : United Red Army (2008) de Koji WAKAMATSU), les joies sensuelles et dissensuelles de l'universelle « propriation » et de l’invention esthétique propre à une politique qui ne peut pas ne pas être celle de l'émancipation et de l'égalité : « Au fond, est politique d'émancipation toute politique à travers les événements et les fidélités de laquelle ce qui est en jeu est une venue de la singularité du collectif à lui-même dans une soustraction à sa captation par la figure de l'Etat » (Alain Badiou, Entretiens. 1, op. cit., p. 230).

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 00:00

Les trois finalités de l’Education nationale avancées par la loi d’orientation du 10 juillet 1989 sont censément : transmettre des connaissances, préparer à la vie professionnelle et former le citoyen. Le deuxième terme l'aurait-il emporter sur les deux autres ?

 

En 2009, l’Education nationale employait quasiment la moitié des 2.5 millions d’agents de la fonction publique d’Etat (soit 1.115.242 agents, chiffre qui a dû diminuer ces deux dernières années). La France consacre à l’éducation une part de son PIB supérieure aux 19 pays dont la richesse mesurée par le ratio PIB/habitant est supérieure à la moyenne de l’OCDE : 5.9 % contre 5.7 %. Ce pourcentage a baissé d’un point depuis 1995, retombant en-dessous de ce qu’il était en 1985. Jusqu’alors, l’Education nationale était le premier poste en terme budgétaire (61 milliards d’euros en 2010) : depuis, le remboursement de la dette a pris la première place (93 milliards d’euros).

 

14.000 emplois appartenant à toutes les fonctions scolaires disparaissent chaque année. Ce vaste de plan social qui ne s’avoue pas comme tel est notamment déterminé par la politique de non-reconduction d’un poste sur deux lors des départs en retraite des fonctionnaires de l’éducation nationale. Le personnel de surveillance (conseillers principaux d’éducation, surveillants d’externat, maîtres d’internat et assistants d’éducation) a pratiquement été divisé par deux, passant de 50.193 à 28.165 agents (Le Monde, 16-02-2010). Autre chiffre évocateur : on comptait 116.000 élèves de plus à la rentrée 2007 qu’à celle de 2002, alors que le nombre d’enseignants avait baissé d’un peu plus de 4.000. 

 

En août 2001, Jospin lance la LOLF (loi organique relative aux lois de finances) qui réforme le dispositif établi en matière budgétaire : elle introduit la performance dans la gestion de l’Etat, développe les outils d’information et d’évaluation, notamment en octroyant aux commissions des Finances du Parlement un droit d’audition et de contrôle sur les finances publiques.

 

En juillet 2007, Fillon lance la RGPP (révision générale des politiques publiques) comprenant entre autres : la baisse du nombre de fonctionnaires avec le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux (100.000 postes, toutes fonctions publiques, ont été supprimés) ; la restructuration et le regroupement de pans entiers de l’action publique (ANPE et ASSEDIC dans le Pôle Emploi ou le Trésor et les impôts dans les Finances publiques par exemple) ; l’obligation managériale de résultats financiers.

 

1/ Deux dossiers brûlants : les inégalités scolaires et la carte scolaire

 

D’abord, ce chiffre. Les enfants d’ouvriers, d’employés et d’inactifs qui représentent la majorité des élèves de sixième (56 %) ne sont plus que 16 % à accéder aux classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE). A l’inverse, les élèves dont les parents sont cadres ou exercent des professions libérales sont minoritaires en nombre en sixième (16 %), mais constituent plus de la moitié (55 %) des élèves de CPGE.

 

Ensuite, la carte scolaire a été ce dispositif, mis en place en 1963 à l’époque d’une forte croissance des effectifs afin de faciliter la planification des besoins en équipement et en emplois, de limiter les transports et de réduire la ségrégation sociale dans les établissements. La libéralisation de ce dispositif acté par Xavier Darcos en 2007 initie une philosophie du libre choix et de la libre entreprise qui fait de l’école un marché et des familles les acteurs économiques aux ressources inégales et en concurrence afin de mettre en valeur leur capital, soit leurs enfants.

 

Sauf que les établissements (surtout du secondaire, collèges et lycées) vont du coup adopter des stratégies pour se garantir un public et non pas pour conquérir d’hypothétiques parts de marché : ce sont eux qui vont choisir sur dossier leurs élèves, et pas le contraire. La pression démographique, nette depuis la dernière décennie, la stagnation des moyens alloués et la baisse du nombre de personnel ne feront que renforcer cette tendance hyper-sélective, hyper-ségrégative et in fine hyper-inégalitaire.

 

Il suffit de considérer les pays qui, comme le Royaume-Uni, la Belgique, la Hongrie et la République tchèque, pratiquent la liberté de choix totale. Le résultat logique, c’est la concentration des très bons élèves des quartiers favorisés, pendant que les meilleurs élèves issus des quartiers défavorisés sont recrutés sur dossier. Cette désertion organisée des meilleurs élèves des quartiers populaires participe à détériorer la situation et les résultats de leurs établissements d’origine, ainsi privés de toute émulation scolaire et enfoncés dans un processus de ghettoïsation. Les pays qui refusent de déroger à l’application de leur modèle de carte scolaire, comme la Corée du sud, Hong-Kong et le Japon, réduisent bien mieux la dispersion des résultats des élèves ainsi que les inégalités sociales d’origine.

 

Deux études sociologiques témoignent aujourd’hui

des problèmes structurels que rencontre l’école française.

 

1/ L’Elitisme républicain de Christian Baudelot et Roger Establet (connus pour travailler depuis 40 ans à analyser les facteurs déterminant les inégalités sociales que produit et reproduit le système scolaire) repose sur la lecture des résultats offerts par PISA. Le Programme International sur le Suivi des Acquis des élèves est une enquête tri-annuelle commandée par l’OCDE qui montre que la France, si elle fait partie du peloton de tête concernant la justice sociale et l’efficacité économique de son système éducatif, souffre malgré tout de nombreux handicaps qui grèvent ses processus de démocratisation.

 

L’approche comparative de l’enquête, combinée à une perspective privilégiant à la culture scolaire stricte sa retraduction dans la vie quotidienne et professionnelle, montre l’effet négatif du redoublement et l’importance d’un tronc commun assurant une homogénéité de résultats qui collectivement tirent vers le haut les résultats individuels. Elle montre aussi la non-corrélation statistique du taux d’échec des enfants d’immigrés et de l’origine nationale de leurs parents, comme les excellents résultats des filles qui pourtant n’empêchent pas la domination masculine de s’exercer quant aux choix des filières (scientifiques) les plus légitimes.

 

Parce que le modèle scolaire français, à l’encontre de ses pieux élans républicains, « favorise les favorisés et défavorise les défavorisés » (Pierre Bourdieu), il se trouve tributaire d’une logique élitaire que l’idéologie républicaine ne masque pas tout à fait. Et c’est cette logique qui nuit à toute politique, non plus seulement de démocratisation (un maximum d’enfants inscrits à l’école), mais surtout de démocratie égalitaire (un maximum d’enfants titulaires d’un diplôme qualifiant et professionnalisant au sortir de l’école).

 

PISA prouve ainsi que plus une société est juste socialement, meilleurs sont ses résultats scolaires, et plus son modèle scolaire est juste, plus grande est son efficacité sur le plan économique.

 

2/ L’analyse de Baudelot et Establet rend également compte de la stratégie opérée par les parents les mieux dotés en ressources sociales, économiques et surtout ici culturelles, afin de sélectionner les établissement eux-mêmes les plus richement pourvus pour y inscrire leurs enfants. Ce dont témoigne l’enquête intitulée justement Le Sens du placement, et menée par le sociologue Franck Poupeau et le géographe Jean-Cristophe François dans la région parisienne (et notamment en comparant les communes d’Ivry-sur-Seine et Levallois-Perret). La suppression de la carte scolaire décrétée en 2007 par Xavier Darcos au nom du libre choix des parents accentue en réalité de manière très néolibérale les logiques inégalitaires existantes. En effet la liberté parentale de sélectionner la bonne école (dès le collège) est indexée sur l’inégalité des ressources et des informations dont disposent, dans une société structurée en classes sociales hiérarchisées, des individus forcément inégaux.

 

Du coup, là où les classes populaires sont contraintes au respect de la carte scolaire existante, les classes bourgeoises y dérogent constamment, et ainsi participent à renforcer l’écart séparant les établissements (privés mais aussi publics) les plus sélectifs et riches, et les autres, moins attractifs, et dans lesquels se concentrent et se renforcent de façon cumulative les difficultés.

 

En conséquence, se reproduisent et se multiplient les inégalités socio-spatiales de scolarisation qui expliquent les piètres résultats de la France en regard de PISA.

 

2/ L’externalisation de la lutte contre l’échec scolaire :

 

Depuis 2002, s’accumulent les décisions politiques dites « réformes » qui restructurent en profondeur le champ d’action de l’Education nationale : suppression des instituts de formation des maîtres (IUFM) ; suppression des réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED) ; suppression du samedi matin à l’école primaire (soit deux heures auxquelles se sont substituées deux heures de soutien accordées dans la semaine) ; assouplissement de la carte scolaire ; suppression des aides-éducateurs ; réforme des lycées ; renforcement des dispositifs d’accompagnement à la scolarité et d’élargissement de l’accès aux grandes écoles, etc.

 

On sait que les pratiques pédagogiques dès l’école maternelle ont des effets considérables sur les différences d’acquis qui, dès le cours préparatoire (CP), sont déjà très marquées en termes d’inégalités. La suppression des deux heures du samedi matin, avec pour conséquence un enseignement passé de 936 à 864 heures annuelles, ne participe dés lors pas à empêcher la montée des inégalités dans les carrières scolaires, et les deux heures de soutien n’ont pas de sens si elles viennent supposément compenser deux heures d’enseignement effectif. C’est une même logique qui s’observe partout : la suppression des heures d’enseignement pour tous et la généralisation du soutien scolaire et hors scolaire pour des élèves ciblés. La conséquence, c’est un véritable quadrillage du temps non-scolaire de l’enfant et de l’adolescent soutenu par six circulaires pondues entre 1990 et 2007 et la loi du 18 janvier 2006 sur la cohésion sociale.

 

Désormais, la mode est à l’« éducation des parents ». C’est que la logique d’externalisation des missions de l’école induit un renvoi des causes de l’échec scolaire vers les familles, toutes inégales en termes d’héritage culturel. Ainsi qu’une médicalisation des troubles de l’apprentissage qui explique l’explosion ces dernières années du nombre d’orthophonistes. C’est aussi la promotion psychologisante du « rythme de l’enfant », alors que la précocité intellectuelle est en premier lieu due à l’origine sociale. A l’œuvre, c’est toute une stigmatisation des classes populaires, enfants et parents, tous victimes d’un discours misérabiliste qui voudrait substituer les questions du contrôle et de la santé à la question sociale dont l’efficacité des pratiques pédagogiques, inséparables des enjeux de démocratisation, est une manière de la résoudre positivement.

 

Il y a quand même de bonnes décisions qui se prennent : ainsi de la limitation du redoublement pour les élèves à travers l’instauration de cycles, surtout à des niveaux de scolarité comme le CP puisque l’on sait maintenant que le redoublement y est absolument inefficace. La mise en place de cycles à l’école primaire consiste à organiser sur plusieurs années des apprentissages au lieu d’en sanctionner l’acquisition sur une seule année, ce qui permet de les étaler et de tenir compte des différences de développement liées au mois de naissance des enfants qui, s’ils sont nés tantôt en décembre tantôt en janvier, peuvent avoir une année de différence.

 

Sources bibliographiques :

. Christian Baudelot et Roger Establet, L’Elitisme républicain. L’école française à l’épreuve des comparaisons internationales, éd. Seuil, coll. La République des idées, 2009.

. Sandrine Garcia, « L’"efficacité" de l’Ecole comme enjeu politique et pédagogique » in L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse [sous la direction de Laurent Bonelli et Willy Pelletier], éd. La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2010, p. 190-199.

. Franck Poupeau et Jean-Christophe François, Le Sens du placement. Ségrégation résidentielle et ségrégation scolaire, éd. Raisons d’agir, coll. Cours et travaux, 2008.

. Axel Trani, « L’Education nationale dans la tourmente des réformes politiques » in L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse [sous la direction de Laurent Bonelli et Willy Pelletier], éd. La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2010, p. 179-189.

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 09:47
Adresse de l'article http://www.lagazettedescommunes.com/98715/contractuels-perspectives-pour-les-agents-inquietudes-chez-les-employeurs/

FONCTION PUBLIQUE
Contractuels : perspectives pour les agents, inquiétudes chez les employeurs (publié le 02/02/2012)
 
Après son examen par la commission des lois, mercredi 1er février 2012, le projet de loi relatif à l’accès à l’emploi titulaire et à l’amélioration des conditions d’emploi des agents contractuels dans la fonction publique devrait être définitivement adopté le 7 février prochain. Attendu, le projet de loi « contractuels » est, en apparence, synonyme de consensus. Il sera examiné le 7 février prochain à l’Assemblée nationale après son adoption par le Sénat le 26 janvier.
Son objectif : mettre fin aux abus de précarité dans la fonction publique en évitant qu’ils se renouvellent. Si le texte est voté, les non-titulaires ne devraient plus cumuler les contrats dans la même collectivité pendant 9 ou 10 ans sans pouvoir se projeter dans l’avenir. Mais les collectivités joueront-elles le jeu ?
 
Que prévoit le projet de loi ?
  • Durant 4 ans à partir de la publication de la loi, l’accès à la titularisation pourra être ouvert aux contractuels occupant un emploi permanent au moins à mi-temps, sous réserve qu’ils justifient, au cours des 6 années précédentes, de 4 ans de services publics en équivalent temps plein. La date butoir pour prendre en compte l’effectivité de ces années de services s’établit au 31 mars 2011, date de signature d’un accord avec les syndicats, ou à la clôture des inscriptions au recrutement pour le poste que l’agent sollicite.
  • Un CDI sera automatiquement proposé après 6 ans de contrats en 8 ans dans la même collectivité.
  • Dans les 3 mois suivant le vote de la loi, chaque collectivité présentera au comité­ technique paritaire un rapport de situation des agents remplissant ces conditions et un programme pluriannuel d’accès à l’emploi titulaire.
La conséquence concrète du texte : les CDI se multiplieront dans toutes les catégories d’agents, et plus seulement – comme c’était le cas jusqu’à présent – principalement au sein de la catégorie A. Mais les employeurs souhaitent-ils « CDI-ser » autant d’agents, au détriment du statut ? Pas si sûr… 100 000 agents des trois fonctions publiques seraient concernés. « Il faudra gérer ces bataillons de CDI. L’application de la loi risque d’entraîner des contentieux sur des licenciements », relève Pierre-Yves Blanchard, directeur général adjoint du centre interdépartemental de gestion de la grande couronne d’Ile-de-France.

Pour les titularisations, l’organisation de sélections, concours et examens réservés sur audition devant une commission d’évaluation professionnelle dont la composition est strictement encadrée pourrait virer au casse-tête.
In fine, l’application du texte restera suspendue à la volonté et la possibilité qu’auront les employeurs de créer des postes, alors qu’ils se font tirer l’oreille par un gouvernement estimant qu’ils recrutent trop.
Le passage automatique en CDI les inquiète aussi. Ces requalifications massives créeront une nouvelle catégorie d’agents aux côtés de ceux en CDD et des fonctionnaires.

Une loi « fourre-tout » 

Telle une voiture-balai de fin de mandat, le projet de loi comporte également des dispositions :
  • sur les juridictions administratives et financières,
  • réformant l’encadrement supérieur territorial,
  • réformant les droits et moyens syndicaux. Dans le cas de la FPT, il faut en effet modifier la loi.
  • de timides amendements proposent en outre des quotas de 40 % dans les conseils d’administration des entreprises publiques, au sein des instances représentatives, telles que le Conseil commun de la fonction publique et dans les jurys de concours.
    Par ailleurs, cet amendement « va imposer de manière progressive des nominations de femmes dans les plus hautes fonctions » : 20 % en 2013, 30 % en 2015 et 40 % en 2018, a annoncé François Sauvadet, ministre de la Fonction publique, jeudi 2 février.
Le texte n’aura néanmoins pas été l’occasion de mettre en œuvre un volet « RH » à la suite de la réforme territoriale : les centres de gestion (CDG) n’ont pas été autorisés à relever le seuil des affiliations obligatoires, ni à définir un socle commun de prestations et à le financer par une cotisation, évaluée à 0,2 % de la masse salariale, mais tombée sous le coup de l’article 40 de la Constitution, qui interdit à un amendement d’origine parlementaire de modifier l’équilibre des finances publiques. Un rendez-vous raté.
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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 11:30

Parmi les derniers coups bas de la présidence Sarkozy destinés aux classes populaires, la « TVA sociale » et les accords de compétitivité, annoncés dans la foulée du sommet (anti)sociale du 18 janvier et à l’occasion de l’information télévisuelle du 29 janvier, dernier figurent parmi les pires régressions économiques et sociales mises en œuvre par le pouvoir. Un pouvoir qui n’aura en définitive jamais fait autre chose que servir les intérêts très particuliers d’un tout petit groupe social (la grande bourgeoisie et le patronat) en les faisant passer pour l’intérêt général.

 

Premier coup : la "TVA sociale"

 

En quoi consiste cette « TVA sociale » longtemps défendu par Jean-Louis Borloo, et qui est dans les cartons du sarkozysme depuis 2007 ? Il s’agit, dans la langue du pouvoir, de « réduire les charges sociales qui grèvent la compétitivité nationale » en faisant « supporter une partie du coût des dépenses sociales par la consommation ». Certains, comme Copé, y verrait même une disposition anti-délocalisation favorable aux salariés français, prétextant la hausse de 3 % de la TVA en Allemagne qui aurait permis d’assurer à ce pays d’être le moteur économique de la zone euro. Dans le rétroviseur, l’alignement des taux de TVA dans l’Union européenne (le plafond a été fixé à 25 %).

 

Le problème de ladite « TVA sociale » (qui serait normalement augmentée d’1.6 en octobre prochain) est au moins triple. Sur le plan strictement économique, cette mesure est forcément inflationniste puisqu’elle elle va encourager la hausse des prix des produits fabriqués et vendues par des entreprises industrielles et commerciales qui n’ont pas vraiment l’habitude de réduire leur marge financière à l’époque actuelle de la domination du régime actionnarial. Retraduite sur le plan social, cette mesure va faire peser sur les ménages le coût d’un dispositif présenté comme un jeu à somme nulle (un transfert de financement de l’emploi à la consommation). Ce qui va davantage déprimer la consommation (surtout pour les ménages les moins susceptibles d’épargner), et encourager mécaniquement la spirale de la récession.

 

D’autre part, la « TVA sociale » parachève une politique initiée en 1993 d’exonération continuelle de cotisations sociales que les patrons doivent aux travailleurs dont ils exploitent la force de travail. Que cette décision est scandaleuse, celle qui demande à tous les consommateurs, sans distinction de position sociale, de payer aux salariés (qu’ils sont dans la majeure partie des cas) la part collective et socialisée de leur salaire que tous les idéologues patentés continuent de nommer insidieusement « charges ». La somme annuelle de ces « allègements » ou « subventions » monte aujourd’hui à 30 milliards d’euros. Autant de ressources qui manquent pour abonder les caisses de la sécurité sociale (santé et vieillesse), comme celles de l’ancienne ASSEDIC (Pôle Emploi). Quand on sait que la préconisation du MEDEF est de transférer sur le dos de ces moutons de consommateurs et de contribuables 80 % du total des cotisations sociales, le chemin (qui serait un retour, une régression) est moins long du salariat au servage, voire à l’esclavage.

 

Enfin, le dernier élément de compréhension du caractère infâme d’une telle initiative consiste à fiscaliser toujours davantage (après la CSG de Rocard et la CRDS de Juppé) la protection sociale qui ne peut dés lors pas être considérée comme une richesse pour des dominants. Eux qui ne l’envisagent que comme une dépense dont le coût censément exorbitant est de moins en moins supporter par ses principaux protagonistes en économie capitaliste, autrement dit le pouvoir patronal et actionnarial. Bien évidemment, cette fiscalisation ne relève pas de l’impôt progressif (come l’impôt sur les revenus ou les sociétés, jamais aussi bas que depuis la présidence Sarkozy), mais d’une forme d’imposition dite « proportionnelle ». Aveugle aux inégalités de revenus, elle est assise sur le prix à la consommation (ce qui signifie que les ménages les plus aisés, ceux qui peuvent épargner, y échappent en pourcentage plus que les ménages les moins riches : cf. les inégalités sociales sont aussi des inégalités fiscales).

 

Quand on rappelle enfin que la TVA permet aujourd’hui d’engranger la moitié des recettes fiscales de ce pays afin de ménager les hauts revenus consécutivement poussés vers l’épargne spéculative, on se dit que Sarkozy, jusqu’au bout, n’aura jamais dérogé ni cédé sur le mandat que sa classe d’appartenance lui a donné pour satisfaire ses intérêts et sa manière à elle de faire jouer à son bénéfice la lutte des classes. Et les « accords de compétitivité » enfoncent violemment le clou de cette servile application idéologique.

 

Second coup : les "accords de compétitivité" 

 

Un cabinet intimement lié au MEDEF, COE-REXECODE, avait déjà annoncé la couleur en pondant un rapport comparatif entre la France et l’Allemagne afin de proposer des orientations, pour ne pas dire des prescriptions concernant la compétitivité nationale. Le rapport justifie évidemment les attaques contre la retraite par répartition, les 35 heures, ou encore la fiscalité du patrimoine. Et il préconise tout aussi logiquement une baisse drastique des cotisations sociales dites « patronales ». Les pertes de recettes pour la Sécurité sociale seraient en ce cas compensées par les salariés sous la forme de la « TVA sociale » dont nous venons de parler. On le voit, l’offensive est concertée et stratégique : « business as usual ». Tourner la page des 35 heures pour Sarkozy consistera dès lors à « décider d’un délai de travail, décider de privilégier l’emploi sur le salaire ou le salaire sur l’emploi (…) si une majorité de salariés se met d’accord dans une entreprise ». Aujourd’hui, il faut l’accord individuel des salariés lorsqu’il s’agit de changer le temps de travail d’une usine menacée de fermeture. On l’a vu avec l’usine Continental de Clairoix en 2007 où les salariés avaient accepté de passer aux 40 heures pour empêcher la fermeture de l’entreprise, malgré tout actée en 2009.

 

Le dispositif sarkozyste veut donc autoriser les accords entre le patronat et les syndicats à partir du moment où ceux-ci décident ensemble que la sauvegarde de l’emploi se retraduira par le fait de baisser les salaires ou bien de travailler plus ou moins en fonction de la situation économique de l’entreprise. Le calendrier décrété par Sarkozy est extrêmement court : deux mois. Deux mois pour engager des négociations entre les « partenaires sociaux » qui dialoguent moins en égaux qu’ils sont engagés dans un rapport de force qui n’est pas vraiment favorable aujourd’hui aux salariés et à leurs représentants syndicaux. Surtout, deux mois pour décider que les accords d’entreprise seront plus importants que les accords conventionnels par branche, et pourquoi pas plus importants que le code du travail. Soit tout le contraire des conquis sociaux arrachés de haute lutte par le mouvement ouvrier depuis quasiment deux siècles ! Tout le contraire de l’histoire du droit social dans ce pays ! Faire sauter le verrou de la loi qui peut garantir une relative neutralisation des rapports de force dans l’espace de l’entreprise, c’est renforcer son caractère privé et revenir à la situation sociale antérieure où le patron est le maître sans discussion des travailleurs qu’il soumet pour en exploiter la force de travail.

 

TVA (anti)sociale et accords de compétitivité anti-Code du travail : Sarkozy, élu par une partie hélas non-négligeable des classes populaires, aura surtout bien bossé pour la grande bourgeoisie et le patronat. Il n’y a rien à redire : le bonhomme n'aura pas démérité. Et si le tour de passe-passe est opéré par le truchement de l’Etat (censément garant de l’intérêt général), et ce au nom de la valorisation de son recul hors de l’entreprise, la réponse des syndicats, du salariat et du mouvement social doit être la hauteur d’enjeux qui manifestent que la lutte des classes menée par nous signifie définitivement la civilisation quand, gagnée par ceux que nous combattons, elle signifie la régression. Littéralement, la « décivilisation ».

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 18:07

http://prud.hommes.selestat.free.fr/img5.gifIl y a parfois des décisions de justice qui font particulièrement plaisir. Ainsi, le tribunal de grande instance (TGI) de Paris a condamné l'Etat à verser des dommages et intérêts allant de 1.500 euros à 8.500 euros, incluse une indemnité de 2.000 euros pour les frais de procédure engagés. Qui sont les bénéficiaires de ces indemnités, dommages et intérêts ? Tout-e-s les salarié-e-s qui ont été, et sont encore, les victimes de "délais déraisonnables" quand elles et ils sont engagé-e-s dans des procédures prud'homales. Ce sont seize plaintes qui ont déjà permis d'aboutir à plus de 100.000 euros de condamnations de l'Etat. Il ne s'agit là que d'une première vague, puisque ce sont 71 assignations qui ont été placées devant le TGI depuis le 15 février de l'année dernière.

 

La prochaine audience est prévue le 15 février à 13h30 pour envisager le traitement des dossiers suivants. A cette occasion, seront présent-e-s le SAF (syndicat des avocats de France), les syndicats Solidaires, CGT, FO, CFDT et Unsa, le syndicat de la magistrature, les ordres des avocats des départements de la Seine-Saint-Denis, des Hauts-de-Seine et de Paris Barreaux, ainsi bien sûr que les salarié-e-s lésé-e-s par une lenteur administrative découlant d'une volonté politique de casser les conquis sociaux et les protections ouvrières inscrites dans la loi.

 

Cette action permet en outre de continuer la mobilisation contre la scandaleuse imposition du timbre fiscal à 35 euros depuis le 1er octobre dernier à chaque saisine ou recours à la justice, prud'homale ou autre (ici).

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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 20:48

 

Lors de son meeting au Bourget, François Hollande a condamné la "nouvelle aristocratie" des Français situés parmi le 1 % des plus hauts revenus. "Ils vivent à côté de nous mais ils ne vivent déjà plus avec nous. Parfois, ils ne vivent même pas chez nous", a-t-il dit. Parlant ensuite de "sécession sociale", il a décrit des "quartiers protégés, sécurisés, pour que nul ne vienne déranger".

 

Le séparatisme dénoncé par François Hollande peut être mis en lumière par l'analyse de la répartition de l'ISF ou celle des revenus fiscaux des ménages par commune. Pauvres et riches n'habitent pas les mêmes quartiers, ni les mêmes villes.

 

Plusieurs sociologues se sont penchés, récemment, sur cette absence de mixité sociale et tentent d'identifier les causes de cet "évitement" entre riches et pauvres, voire très riches et moins riches, de même que les stratégies que les riches emploient pour s'éloigner des moins bien lotis.

 

"GRÉGARISME DE LA BOURGEOISIE"


 

Niveau de l'impôt sur la fortune dans les plus grandes communes de la région parisienne en 2009

Niveau de l'impôt sur la fortune dans les plus grandes communes de la région parisienne en 2009Le Monde.fr - DGI


La répartition des ménages redevables de l'impôt sur la fortune (ISF) illustre le phénomène que Christophe Guilluy nomme "grégarisme de la bourgeoisie" dans son livre, Fractures françaises (François Bourin, 19 euros). On constate que c'est dans les grandes villes que vivent le plus de ménages acquittant l'ISF, ce qui correspond, selon le géographe, à une "bourgeoisie traditionnelle", née avec la révolution industrielle.

 

La Direction générale des finances publiques (DGFiP) met à disposition du public le nombre de redevables de l'ISF par commune. Pour des raisons de confidentialité, les chiffres donnés par la DGFiP ne concernent que les villes de plus de 20 000 habitants, où plus de 50 personnes sont imposables de l'ISF ; ils représentent plus de la moitié des contribuables soumis à cet impôt.

 

Le Monde.fr a fait une carte de ces villes, permettant à chacun de trouver près de chez lui le nombre de redevables à l'ISF, ainsi que l'impôt net moyen payé.

 

 Saviez-vous qu'il y avait 53 ménages acquittant l'ISF à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, commune plus connue pour sa cité des Quatre-Mille ? Que les villes où l'ISF moyen net est le plus fort sont Neuilly-sur-Seine, Paris, puis Croix, ville du Nord qui accueille la famille Mulliez ?

 

"L'ENTRE-SOI" DES PETITS VILLAGES


Plus que l'ISF, continue M. Guilluy, ce sont les niveaux de revenus qui permettent désormais de distinguer de nouveaux territoires "riches". Voulant rompre avec les clichés, il explique que "le grégarisme social ne s'organise pas forcément autour des lotissements sécurisés", fermés par des grilles et parfois surveillés par des entreprises privées.

 

C'est souvent dans des "petits villages autour des grandes villes" que se concentrent les riches, créant un "nouveau système en prise avec la mondialisation et la métropolisation". Le géographe voit dans ce choix d'investir les villages comme une stratégie d'évitement, notamment de la loi SRU, qui ne concerne que les communes de 3 500 habitants et leur permet donc de garder un "entre-soi".

 

En région parisienne, l'exemple est assez intéressant. Mis à part les communes connues pour abriter des riches, telles Neuilly-sur-Seine ou le 16e arrondissement de Paris, de nombreuses communes ont des revenus fiscaux par ménage très élevés. Le revenu fiscal des ménages est la somme des ressources mentionnées dans la déclaration des revenus.

 

Dans la carte réalisée du revenu fiscal des ménages médian pour 2009, vous pouvez voir les villages concernés, petites taches rouge sombre, comme Marnes-la-Coquette ou Le Vésinet dans les Yvelines.

 

 

Le revenu fiscal des ménages médian par commune en région parisienne en 2009

Le revenu fiscal des ménages médian par commune en région parisienne en 2009Le Monde.fr - INSEE


>> Lire à ce sujet "Bienvenue chez les riches", un reportage pour M, le magazine du Monde, à Marnes-la-Coquette

En plus grand format, cette carte montre bien, autour des grandes villes, des agglomérations divisées entre les villes plus ou moins riches (identifiables par les couronnes orange foncé) ainsi que des villes encore plus riches (identifiables par des zones rouge foncé). On peut également noter la présence de villes très riches autour du lac Léman et de l'agglomération genevoise.

>> voir la carte en grand format


"SÉPARATISME RÉSIDENTIEL"


"Chacun met son 'pauvre' à distance" : dans Les nouvelles classes moyennes (Seuil, 11,50 euros), Dominique Goux, sociologue, et Eric Maurin, économiste, s'intéressent également aux disparités régionales entre classes. En étudiant le revenu au niveau des zones cadastrales données par l'Insee, les deux auteurs ont découvert ainsi que les ménages les plus riches habitent des zones où ils côtoient deux fois plus de "riches" que de "pauvres". Et que les "très riches" vivent dans des quartiers ou les "riches" sont presque trois fois plus nombreux que les "pauvres". "Les clivages territoriaux sont perceptibles à tous les niveaux de la société", concluent-ils.

 

La situation est comparable au niveau des classes moyennes. Mme Goux et M. Maurin observent que les mêmes différences sont notables entre les classes moyennes supérieures et les classes moyennes inférieures. Les deux auteurs soulignent que, si le séparatisme en fonction des revenus concerne tout le monde, les riches et les très riches ont plus de ressources pour le mettre en place.

 

Alexandre Léchenet

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19 janvier 2012 4 19 /01 /janvier /2012 19:25

Les Nouveaux chiens de garde (2011)
de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat

 

http://medias.foxoo.com/_internautes/0000004060/photos/les%20nouveaux%20chiens%20de%20garde%20040112.pngUne fable enchantée domine l'esprit des actrices et acteurs du monde médiatique : depuis la fin de la mainmise que l'Etat gaullien a exercée sur la radio et la télévision françaises, régnerait une indépendance inégalée assurant au journalisme la pleine liberté d'informer en toute objectivité. Le refoulé de la fable qui la rend intenable consiste à rappeler que le pouvoir d'inféodation exercé hier par l'Etat a depuis les années 1980 été progressivement remplacé par un autre pouvoir, moins frontal et unifié, plus diffus et disséminé : celui du capital. C'est tout l'intérêt didactique de l'exercice de démontage proposé par les journalistes Gilles Balbastre (Monde diplomatique, PLPL et Le Plan B), Yannick Kergoat et le collectif ACRIMED, visant à rendre dans toute sa lisibilité critique les multiples rapports d'interdépendance (qui sont de dépendance) subis par le champ journalistique aux ordres des grands groupes industriels et financiers. L'opération de décryptage s'appuie sur l'actualisation de l'ouvrage éponyme rédigé en 1997 par le journaliste Serge Halimi pour la collection Raisons d'agir initiée avec Sur la télévision de Pierre Bourdieu. C'est ce qui autorise aussi la solide argumentation développée par les auteurs à se présenter comme un hommage au texte de Paul Nizan de 1932, Les Chiens de garde, qui avait déjà inspiré Serge Halimi, et dont l'actualité s'impose toujours à nous. Certes, le style incisif de l'écrivain a laissé place à un habillage télévisuel un peu « clipesque » au nom de l'efficacité mais au risque de la roublardise. Heureusement, le propos demeure presque inchangé : la fabrique (hier littéraire et aujourd'hui médiatique) de l'opinion publique n'a pas d'autres intérêts à défendre que celui des propriétaires des moyens de production de l'information.

http://www.homme-moderne.org/raisonsdagir-editions/catalog/halimi/chiens.jpgLe recours automatique au fait divers joue par exemple sa pleine fonction idéologique de « faire diversion » (Pierre Bourdieu), pendant que la pratique du « ménage » (les journalistes animant des journées patronales) renforce les liens plus qu'étroits rassemblant les actrices et acteurs du monde journalistique, économique et politique. Est aussi passé au crible tout un vocabulaire (une « novlangue » dirait notre camarade Alain Bihr) voulant légitimer l'idéologie néolibérale, et au sein duquel domine le terme de réforme arraché de son contexte initial (la conquête ouvrière avalisée par le parlement) pour signifier aujourd'hui son contraire (soit le démantèlement méthodique des conquis sociaux). Le modèle anglais et le thème de l'insécurité accompagnent systématiquement la promotion d'une idéologie qui valorise la liberté individuelle en l'indexant sur la promotion brutale de l'Etat pénal. A l'instar de celui mis en place à la suite de Margaret Thatcher par Tony Blair, et dont l'une des conséquence sociale est que l'espérance de vie des individus les plus pauvres de Glasgow en Ecosse est inférieure à celle de certaines régions de l'Inde. Enfin, le pluralisme tant vanté par le monde journalistique doit se comprendre sous la forme d'une multiplication des titres et des supports manifestent le régime hyper-concurrentiel et la tendance à la concentration propres à la dynamique habituelle du capital. Il faut également ne jamais oublier la pluralité des positions occupées par le groupe d'experts auto-désignés qui multiplient aussi sans jamais le dire les jetons de présence dans les conseils d'administration de banques, assurances, sociétés financières. Journalistes et présentateurs, économistes et politologues, essayistes et éditorialistes, politicien-ne-s : c'est un petit monde qui partage des propriétés sociales communes au point de pratiquer l'homogamie et qui se retrouve tous les derniers mercredi du mois dans les dîners du Cercle. L'immonde est que ce monde est soudé par une même haine contre les classes populaires qui assurent pourtant leurs revenus en consommant les produits médiatiques qui les stigmatisent.

Si les auteurs plaident pour le refus de la relégation à l'arrière plan de la question des médias, c'est qu'ils considèrent à juste titre que leur réappropriation médiatique relève de le plus grande nécessité politique. Le seuil devant lequel s'arrête le militant Les Nouveaux chiens de garde peut aussi être, du point de vue du spectateur voulant passer du constat à l'action, celui en regard duquel s'ouvre l'espace plus général d'une décision. Celle de la socialisation des moyens de production, de l'information comme de tout ce qui concerne la vie (pas que matérielle, également symbolique) des peuples.

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 18:19

http://www.spterritoriaux.cgt.fr/IMG/jpg/bandeau-non-titulaires.jpgMonsieur le Ministre,

A l’occasion du sommet pour l’emploi convoqué par le gouvernement le 18 janvier, la CGT appelle à faire de cette journée une étape de mobilisation interprofessionnelle.

La Fédération CGT des Services publics s’inscrit bien entendu dans cette journée.

Comme l’ensemble des salariés de notre pays et d’Europe, les personnels des services publics territoriaux refusent le diktat des marchés financiers  et les plans d’austérité qui en découlent.

La récente annonce gouvernementale de TVA dite sociale est, pour la CGT, une mesure antisociale.

L’augmentation de la TVA aura un effet négatif sur le pouvoir d’achat de toute la population. De plus, la TVA, dont l’impact est plus fort pour les bas revenus que pour les hauts revenus, est particulièrement inégalitaire. Cela va aussi réduire la croissance et amplifier la crise. L’instauration de cette TVA antisociale ne vise qu’à répondre à une préconisation patronale de transférer 80% de cotisations sociales sur le contribuable et le consommateur.

D’autres choix économiques et sociaux sont possibles que ceux consistant à généraliser l’austérité, à détruire l’emploi, les services publics, les droits et garanties collectives.

La CGT porte 10 exigences (http://www.cgt.fr/Les-10-exigences-de-la-CGT.html) :

1 Revaloriser les salaires, les pensions et les minima sociaux
2 Contrôler les aides publiques aux entreprises
3 Contraindre les entreprises à des alternatives aux licenciements
4 Suppression des exonérations fiscales et sociales sur les heures supplémentaires
5 Stopper les suppressions d’emplois
6 Développer les politiques publiques et les moyens des services publics
7 Réformer la fiscalité en profondeur
8 Créer un pôle financier public et établir un mécanisme de crédits à taux réduits
9 Taxer les mouvements spéculatifs de capitaux et éradiquer les paradis fiscaux.
10 Mettre en place un fond européen de solidarité sociale et de développement économique


Dans le champ de la Fonction publique et de son versant territorial, la CGT revendique, comme conditions de la qualité du service rendu aux usagers et de la juste reconnaissance du travail des personnels :

1. L’augmentation du point d’indice, le rattrapage des pertes accumulées et la valeur du point comme élément essentiel du pouvoir d’achat avec le retour à un système d’indexation sur l’inflation.
2. La fin des inégalités salariales femmes/hommes
3. L’arrêt des politiques d’individualisation des rémunérations et la transformation de toutes les primes ayant un caractère de complément salarial en rémunération indicée.
4. Un salaire minimum de 1 700 €.
5. La refonte ambitieuse de la grille avec une amplitude de 1 à 4,6 et la reconnaissance des qualifications.
6. Une amplitude minimale de carrière de 1 à 2, garantie à tout agent individuellement, pour une carrière complète.

La CGT revendique des services publics forts dotés des moyens nécessaires et exercés par des fonctionnaires sous Statut, garantissant pour les usagers : leur traitement égalitaire, l’impartialité des agents et leur indépendance par rapport aux employeurs publics. Dans  ce cadre, elle revendique notamment le rétablissement immédiat du 1% formation versé au CNFPT et  l’augmentation de cette cotisation employeur pour répondre aux besoins de formation des personnels.

Dans le cadre de la journée du 18 janvier, notre Fédération met à la disposition des personnels de son champ professionnel un préavis de grève leur permettant de participer aux initiatives décidées dans les territoires. Elle dépose donc pour cette journée un préavis de grève de 0h à 24h pour l’ensemble des personnels de son champ.

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