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  • : Communistes libertaires de Seine-Saint-Denis
  • : Nous sommes des militant-e-s d'Alternative libertaire habitant ou travaillant en Seine-Saint-Denis (Bagnolet, Blanc-Mesnil, Bobigny, Bondy, Montreuil, Noisy-le-Sec, Pantin, Rosny-sous-Bois, Saint-Denis). Ce blog est notre expression sur ce que nous vivons au quotidien, dans nos quartiers et notre vie professionnelle.
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13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 19:32

Le spectre de l'abstention

 

http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcT0LnBKVU_5ncOBkbre3idIf1BQMq-TAwYjJfHnnFQUv--iWRskFgUne fois n'est pas coutume, le quotidien Le Monde (le « quotidien de référence » pour les un-e-s, le « quotidien vespéral des marchés » pour les ironistes de feu Le Plan B.) daté du mardi 10 avril dernier a présenté à ses lectrices et lecteurs une excellente analyse (page 15) signée des sociologues Céline Braconnier (maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université de Cergy-Pontoise) et Jean-Yves Dormagen (professeur de sciences politiques à l'université Montpellier-I) consacré au « spectre de l'abstention [qui] guette ». Auteurs d'un ouvrage incontournable sur la question intitulé La Démocratie de l'abstention (éd. Gallimard, 2007) et proposant notamment une enquête quantitative et qualitative concernant le quartier des Cosmonautes à Saint-Denis (93) qui nous avait servi pour notre propre analyse de l'abstentionnisme (cf. La politisation de l'abstention et l'institution de la démocratie radicale), les politistes livrent à l'examen des probables futur-e-s électrices et électeurs du 22 avril prochain les formes et les déterminants sociaux de l'abstention. Quelle leçon les libertaires peuvent-ils tirer de cette analyse ? En voici déjà le résumé :

 

1/ D'après les chercheur-se-s, nous serions rentré-e-s depuis 1988 et la réélection de François Mitterrand « dans un cycle de basse mobilisation électorale ». A partir de ce moment, c'est une progression de 10 points de l'abstention qui marque tous les scrutins électoraux. Lors des élections présidentielles de 2002, le premier tour présente une abstention atteignant les 30 %. Si la tendance semble s'inverser s'agissant des trois tours suivants concernant les élections présidentielles (second tour de 2002 et deux tours de 2007), avec un record historique de participation en 2007 (aux alentours de 87 %),ce sont des records d'abstention qui seront battus lors des scrutins suivants (municipales de 2008, européennes de 2009, régionales de 2010 et cantonales de 2011).

 

2/ Une première conclusion est alors tirée par Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen : « (…) le basculement dans le non-vote de larges pans de la population n'est pas irrémédiable ». La participation électorale serait plutôt « intermittente » et cette généralisation de l'intermittence ne témoignerait donc pas d'une rupture nette et irrémédiable, sinon d'un scepticisme politique résultant probablement d'alternances gauche-droite incapables d'améliorer sensiblement la vie quotidienne du plus grand nombre. Aujourd'hui, moins de 10 % des inscrit-e-s et environ 6 % des non-inscrit-e-s sont des abstentionnistes, et elles et ils restent pour la majeure partie d'entre elles et eux mobilisables. Ce qui demeure en tous les cas certain, c'est que même l'élection présidentielle (le « scrutin roi », celui qui habituellement mobilise le plus d'électeurs et d'électrices) est touchée par cet infléchissement de la mobilisation électorale.

 

3/ Sur le plan sociologique, les auteur-s- constatent que « l'abstention ne se distribue pas au hasard au sein de l'espace social ». Autrement dit, les jeunes de 18-24 ans, les moins diplômé-e-s, les salarié-e-s précaires ou souvent privé-e-s d'emploi sont les électeurs ou les électrices les moins mobilisé-e-s. Ce qui en conséquence induit la sur-représentation des catégories sociales les plus mobilisées, à l'instar des personnes âgées et des classes moyennes-supérieures. Ce qui explique enfin que les quartiers populaires des grandes cités urbaines (les fameuses « banlieues ») concentrent le taux le plus élevé d'abstentionnistes (et ce d'autant plus que ces territoires regroupent également de nombreux personnes étrangères ou émigrées-immigrées qui ne sont pas autorisées à voter). Sur le plan politique, c'est donc la gauche qui souffre le plus de l'abstention frappant davantage les salarié-e-s instables, quand la droite profite généralement de la mobilisation de ses électeurs et de ses électrices représentant la frange des salarié-e-s les mieux rémunéré-e-s.

 

4/ Si l'on constate le rapport existant entre faiblesse des prédispositions au vote et inégalités sociodémographiques (la domination de la position sociale occupée détermine donc de manière structurale l'abstention), on comprend également que la disparition des entreprises de politisation des classes populaires (à l'instar de ce que réussit à entreprendre le PCF avec la constellation syndicale et associative qu'il avait mis en place autour de lui depuis les années 1930) constatée depuis une trentaine d'années explique le surcroît d'abstention dans les quartiers populaires. En l'absence d'encadrement partisan, la famille (on ajoutera pour notre part patriarcale) demeure en dernière instance le cadre traditionnel ou « la cellule de base du dispositif de mobilisation électorale ». Ce surcroît dans l'abstention appelle en dernière instance le moindre investissement politique des partis (même et surtout ceux qui disent ou veulent encore faire croire qu'ils sont la gauche comme le PS) dans les territoires qui concentrent les électeurs et les électrices les plus faiblement mobilisé-e-s (et donc les plus socialement dominé-e-s). Un exemple significatif tiré de l'enquête de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen : le 21 avril 2002, seul-e-s 291 électrices et électeurs sont allé-e-s voter dans la cité des Cosmonautes à Saint-Denis qui regroupe 1.400 habitant-e-s. « C'est aussi dans de tels chiffres que réside l'explication de l'élimination de Lionel Jospin au premier tour de scrutin » en concluent les chercheur-se-s.

 

5/ Si l'abstention reste de gauche, elle peut aussi frapper la droite de manière moins structurelle que conjoncturelle comme on peut le constater à la vision des défaites successives de l'UMP à l'occasion de tous les scrutins électoraux qui ont succédé aux élections présidentielles de 2007. Précisément, les électrices et les électeurs qui sont issu-e-s des classes populaires et qui votent traditionnellement à droite (car ils et elles existent, et c'est un cliché sans fondement sociologique que de faire croire par exemple que la carte des territoires ouvriers aurait toujours recoupé celle du vote pour le PCF : cf. L'Invention de la France : l'atlas anthropologique et politique d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras) ne radicalisent pas toujours leur vote en alimentant les suffrages de l'extrême-droite, et peuvent donc elles et eux aussi pratiquer par intermittence (et de manière protestataire alors ?) l'abstention.

 

6/ Si l'abstention est intermittente, cela signifie aussi qu'elle peut reculer si la campagne électorale est suffisamment attractive pour mobiliser au-delà des franges les plus facilement mobilisables (un indicateur de choix pourrait être alors donné par le résultat du candidat du Front de Gauche). « C'est l'un des grands enseignements de la dernière décennie : plus encore que par le passé, la mobilisation des électeurs est dépendante de l'intensité des campagnes, c'est-à-dire du niveau d'exposition médiatique auquel sont soumis les citoyens, de la capacité des candidats à incarner l'espoir ou à susciter le rejet, de la visibilité des enjeux, de la dramatisation que les acteurs politiques et médiatiques parviennent à introduire dans la scénarisation de la campagne » affirment enfin Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen. Pour notre part, la crise économique et les divers processus de dépolitisation des masses qu'elle induit quand ne cesse d'être seriné que les « marchés » font la pluie et le beau temps sur la tête des peuples vont très probablement offrir un terrin propice à l'abstention. Cette abstention profitera toujours à la droite si l'abstentionnisme apolitique ne se transforme pas en mobilisation et en repolitisation (et une organisation politique comme Alternative Libertaire qui milite à la constitution de fronts sociaux pour l'égalité et la solidarité et de fronts anticapitalistes œuvre à cette repolitisation), par exemple en investissant le mouvement social afin de parer au pire, quel que soit le résultat (« Sarkozy, pire que prévu. Les autres, prévoir le pire » comme le dirait Alain Badiou),sous la forme d'un nécessaire « troisième tour social ».

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13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 18:04

 http://petition.tuxreseau.net/files/visa-rouge.jpg

 

Mobilisation et vigilance !

- contre la politique xénophobe et discriminatoire de Sarkozy
- face au Front National toujours à l’affût


Nous, syndicalistes, attachés au progrès social, assistons à une grave régression des droits sociaux et à une avancée de la xénophobie, terreau des idées d’extrême droite. Nous vivons et constatons au quotidien :


• Le développement d’une gestion des salariés par la précarité, dont les premières victimes sont les jeunes et les femmes.


• Le gel des salaires et des traitements, la baisse des retraites, réduisant gravement le pouvoir d'achat d’une grande partie de la population ; des centaines de plans de licenciements condamnant jeunes et salariés âgés au chômage.


• Le traitement d'exception réservé aux salariés dits « sans papiers »


Le candidat président avait promis : « travailler plus pour gagner plus », mais dans les faits ce sont les plus riches qui sont les gagnants et les inégalités ne se sont jamais autant creusées ! Entre 2004 et 2007, les 0,001 % des mieux payés ont gagné 40 % de plus !


Une politique qui favorise la banalisation des idées de l’extrême-droite.


Depuis 2007, le gouvernement Sarkozy-Fillon n’a cessé d’avoir recours aux idées les plus réactionnaires, anti-immigrés et anti-jeunes. Depuis l’épisode du karcher censé nettoyer les banlieues jusqu’au débat nauséabond sur l’identité nationale en passant par l’affaire des « auvergnats » trop nombreux selon le ministre Hortefeux, la liste des clins d’œil appuyés à l’extrême droite est longue. Les actes ont suivi les paroles : fermeture du centre de réfugiés de Sangatte, reconduite musclée de « clandestins » aux frontières, caractère arbitraire des régularisations de sans papiers, criminalisation des soutiens (délit de solidarité) …


Une politique qui s’en prend aux plus démunis et qui vise à diviser.


Aujourd’hui, la politique antisociale du gouvernement se découvre au grand jour, notamment au travers de sa réforme sur les retraites. En outre, avec l’affaire Woerth-Bettencourt, il apparaît pour ce qu’il est : le gouvernement de Neuilly et de l’exclusion ! Pour preuve :


• Démantèlement des camps de gens du voyage et de Roms


• Déchéance de la nationalité pour certains français « d’origine étrangère » condamnés


• Attaque contre le droit d'accés aux soins pour les sans-papiers (Proposition de restriction de l’Aide Médicale d’Etat)


Et demain, jusqu’où iront-ils ?


Bien sûr le FN savoure sa « victoire idéologique » et somme le pouvoir de passer aux actes.

Nous, syndicalistes, nous nous opposons fermement à cette politique de division, de stigmatisation et de répression qui vise d’abord à faire diversion face au mécontentement qui enfle dans le pays. Nous nous y opposons aussi parce qu’à terme, elle ne peut que renforcer le FN.


Un nouvel emballage mais le danger est le même


Le FN veut se donner une image plus présentable avec Marine Le Pen. Mais fût-il relooké en brun marine, ce parti n’en reste pas moins un danger. De plus, des petits groupes l’aiguillonnent par des initiatives médiatiques stigmatisant les musulmans (apéros racistes, listes « anti-minarets ») ou s’en prenant aux homosexuel-le-s et au droit à l’avortement.


Toute cette mouvance d’extrême droite est confortée par les surenchères gouvernementales et les passerelles qui se reforment avec certains courants des partis de droite sensibles à l’idéologie frontiste et sa pression électorale. Cette menace s’inscrit dans une montée de l’extrême-droite dans plusieurs pays : Suède, Pays-Bas, Autriche, Hongrie, Suisse, Etats-Unis ( mouvement Tea Party ) ...


Nous devons redoubler nos efforts pour redonner corps à la nécessaire vigilance syndicale et antifasciste.


Plus que jamais il appartient aux organisations et aux structures syndicales de :

 
• Former leurs militants au combat contre les idées racistes, xénophobes et homophobes sur le lieu de travail


• Dénoncer, sans relâche, auprès des adhérents et des salariés, le caractère mensonger et nocif de « l’offre politique » de l'extrême-droite.


• Contribuer aux mobilisations les plus larges et unitaires contre l’extrême droite et contre toutes les politiques qui la favorisent.

 

Je m'inscris à la lettre d'informations de VISA
J'envoie cette pétition à mes contacts

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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 13:19

Suite des Nouvelles du front cinématographique (68) : Impasses du communisme étatisé (I) - ici

   

3/ Fengming, chronique d'une femme chinoise (2007) et Le Fossé (2010) de Wang Bing :

l'archéologie du savoir du communisme contradictoire


Lors de son intervention à l'occasion de la première conférence sur « l'idée du communisme » organisée par Alain Badiou et Slavoj Zizek à Londres en mars 2009, Jacques Rancière a commencé en posant d'emblée comme condition de discussion la contradiction suivante à partir du moment où est reposée à nouveaux frais la question du communisme : « (…) il est légitime de remettre sur le tapis quelques questions élémentaires et de prendre en compte quelques simples faits. Le premier fait est celui-ci : le mot de communisme ne désigne pas seulement des mouvements glorieux et des pouvoirs d'État monstrueux du passé. Ce n'est pas un nom délaissé ou maudit que nous aurions la charge héroïque et périlleuse de relever. "Communiste" est aujourd'hui le nom du parti qui gouverne la nation la plus peuplée et l'une des puissances capitalistes les plus prospères du monde » (« Communistes sans communisme ? » in L'Idée du communisme. Conférence de Londres, 2009, éd. Lignes, 2010, p. 231). L'immédiate conclusion tirée par Jacques Rancière de ce préambule à son intervention est alors la suivante : « Ce lien présent entre le mot "communisme", l'absolutisme étatique et l'exploitation capitaliste doit être présent à l'horizon de toute réflexion sur ce qu'il peut aujourd'hui signifier » (idem). S'il est évident que la nation dont il est question ici est la Chine, la problématique posée par le philosophe et relative aux obscures liaisons établies dans la société chinoise entre la notion de communisme d'une part, l'autoritarisme étatique d'autre part et enfin l'exploitation capitaliste détermine largement le désir artistique des meilleurs cinéastes chinois contemporains, au risque courageusement assumé par eux que leur carrière elle-même vienne buter sur les contradictions formant le cœur de leur projet cinématographique respectif. Plus radicale que la génération précédente (la fameuse « cinquième génération ») dont l'enthousiasme critique des débuts (par exemple Le Voleur de chevaux en 1986 et Le Cerf-volant bleu en 1993 de Tian Zhuangzhuang) a progressivement laissé place aux logiques consensuelles des fresques à costumes et des films décoratifs tant réalisés par Zhang Yimou (tels Hero en 2002 et Le Secret des poignards volants en 2004, des films surfent sur la vague du genre du film de sabres chinois – le wu xia pan – revisité de manière high-tech par Tigre et dragon d'Ang Lee en 2000) que par Chen Kaige (L'Empereur et l'assassin en 1999 ou encore Wu ji, la légende des cavaliers du vent en 2005), la « sixième génération » formée par des cinéastes comme Jia Zhangke (cf. Des nouvelles du front cinématographique (42) : I Wish I Knew de Jia Zhang-ke), Zhao Liang (auteur des documentaires Crime et châtiment en 2007 et Pétition : la cour des plaignants en 2009), Du Haibin (auteur du documentaire 14 28 en 2009 : cf. Des nouvelles du front cinématographique (22) : voyage au bout du Réel) et surtout Wang Bing a préféré délaisser le régime représentatif de la dépense somptuaire et consensuelle promouvant la grandeur épique et lyrique de la Chine éternelle. C’est une approche esthétique et politique infiniment plus audacieuse que ces derniers cinéastes ont voulu privilégier, tantôt en réinvestissant la forme documentaire et la durée filmique, tantôt en inventant d'originaux agencements entre documentaire et fiction, et ce afin de rendre compte des apories d'une société chinoise ayant réussi l'articulation a priori antithétique entre l'imaginaire communiste marqué par la séquence historique maoïste et le réel d'un État à la fois autoritaire sur le plan des libertés individuelles et collectives et néolibéral sur celui de son inscription dynamique depuis une bonne vingtaine d'années dans le capitalisme mondialisé. Rendre compte de cette double (voire triple) peine vécue par le peuple chinois assujetti aux lois d'une sphère étatique particulièrement rigide et pesante ainsi qu'aux normes de l'exploitation capitaliste la plus dure (l'hégémonie du pouvoir chinois actuel s'établissant en plus au nom d'une idéologie qui s'énonce encore sous le nom de communisme) : voilà une tâche que se sont assignés ces cinéastes, et parmi eux, Wang Bing dont les propositions cinématographiques représentent peut-être la part la plus radicale offerte par cette « sixième génération ». Il suffit de prendre en considération l'ambition extrême dont témoigne son tout premier long métrage intitulé A l'ouest des rails (Tie Xi Qu en chinois), un documentaire d'une durée hors-norme de 551 minutes qui donne l'illusion d'avoir enregistré en temps réel la lente destruction programmée d'un vaste quartier industriel situé dans le district de Tiexi, une subdivision administrative de la ville de Shenyang (anciennement Moukhden) dans la province chinoise du Liaoning. C'est entre 1999 et 2003 que Wang Bing, ayant étudié durant les années 1990 la photographie à l'institut des arts plastiques Lu-Xun à Shenyang puis au département photographie de l'académie du film de Pékin, filma avec patience et sans autorisation une cité ouvrière qu’il a parcourue dans tous les sens, et dont la « rouille » et les « vestiges » ont été enregistrés pendant plus de neuf heures à l'aide d'une toute petite caméra DV. En travelling le long des « rails » (« Rouille », « Vestiges » et « Rails » étant les titres respectifs des trois parties successives du documentaire), Wang Bing a su quadriller un « paysage humain » (Nazim Hikmet) dont l'agonie aurait été sinon quasiment imperceptible à l’œil nu.


De l’idéologie ouvriériste d’hier au règne actuel du néolibéralisme :

les antinomies du communisme chinois


Ce coup d'essai fut un inoubliable coup de maître : le film a d'ailleurs été classé septième des dix meilleurs films de la précédente décennie par les Cahiers du cinéma. Il est également très probable que A l'ouest des rails de Wang Bingait suffisamment impressionné son collègue Jia Zhangke pour lui donner le désir de réaliser un film semblable, 24 City (2008), portant sur une autre cité industrielle dont le passé raconté par plusieurs témoins s'efface au profit d'un présent non plus voué à la gloire de la classe ouvrière chinoise incarnant l'industrie nationale mais à la promotion résidentielle d'une nouvelle bourgeoisie ayant émergé avec la mondialisation et la financiarisation du capital (comme le dirait l'économiste François Chesnais : cf. Faire banquer les peuples : la dette, stade ultime de la bêtise capitaliste (I)). Comme l'explique Wang Hui à l'occasion d'une autre intervention lors de la conférence de Londres de 2009 portant sur « l'idée du communisme » : « La réforme économique de la Chine commencée dans les années 1980 s'est traduite par des progrès considérables, mais elle a également conduit à une re-différenciation sociale » (« Notre avenir en débat : la politique intellectuelle dans la Chine contemporaine » in L'Idée du communisme, opus cité, p. 291). Cette « re-différenciation sociale » est bel et bien l'objet des films respectifs de Wang Bing et de Jia Zhangke qui montrent, pour le premier avec A l'ouest des rails à l'aide du plan-séquence et de ses vertus à la fois duratives et documentaires, et pour le second avec 24 City à l'aide du témoignage face caméra et de l'alternance indifférenciée entre séquences documentaires et séquences fictionnelles, les processus objectifs du déstructuration de la classe ouvrière dont la ressaisie subjective, compensant symboliquement une politique d'expropriation, s'en réapproprie le récit afin d'en éclairer la portée la moins sue et la plus intime. A la politique économique expropriante du pouvoir étatique en fonction d'une volonté de développement national et international indexé sur les mouvements mondiaux du capital répondent les figures éthiques des ouvriers des films respectifs de Wang Bing et Jia Zhangke qui manifestent, par leurs mots ou par leurs silences, avec leurs visages et avec leurs mains, une subjectivité populaire qui n'est pas entièrement rabattue sur les principes d'assujettissement appliqués par l'État chinois. Le peuple interpelé par le cinéma pour exprimer en mots et en corps, de manière documentaire ou de façon fictionnelle, la réalité d'une « désidentification » d'avec l’État : telle est l'opération identiquement esthétique et politique menée par les auteurs de A l'ouest des rails et de 24 City. On continue alors de rêver à l'existence de films semblables réalisés dans le cadre de pays occidentaux qui ont également connu des processus homologues de restructuration historique du tissu industriel ayant induit une dislocation des collectifs ouvriers. L'équivalent de tels films, introuvables en Europe quand ceux qui existent sont invisibles en Chine pour raisons de censure, serait par exemple offert par les enquêtes sociologiques de chercheurs français comme Stéphane Beaud et Michel Pialoux, les auteurs du mémorable Retour sur la condition ouvrière publié aux éditions de La Découverte pour la première fois en 1999. Toutes choses qui du coup entraînent une relativisation de la contradiction chinoise posée par Jacques Rancière entre autoritarisme d'État et économie de marché dérégulée, et qui ont d’ailleurs relevée par Wang Hui : « La rhétorique de la prétendue contradiction de la Chine – entre autres une économie de marché avec un État autoritaire – n'est pas uniquement une contradiction chinoise, mais une contradiction du néolibéralisme qui résulte du fait que la privatisation, la marchandisation et la dérégulation ou la stabilisation au nom du retrait de l'État sont toujours compatibles avec le désir d'un nouveau genre d'État fort. L'auto-contradiction ou l'argument paradoxal est une caractéristique du néolibéralisme, qui tend à dissimuler en particulier le rapport entre son idéologie et sa pratique, par exemple la juxtaposition de la division entre la politique et l'économie, le retrait de l'État et l'intervention étatique dans l'imposition du processus de privatisation, l'existence du pouvoir politique dans les activités marchandes. Le néolibéralisme est par voie de conséquence une idéologie qui a été utilisée pour défendre le processus de redistribution de la propriété publique au nom des prétendus droits de la propriété privée » (ibidem, p. 299). C'est pourquoi il est légitime d'affirmer que les films de Jia Zhangke et de Wang Bing représentent parmi les meilleures œuvres de cinéma contemporaines consacrées au devenir de la condition ouvrière, de la division du travail et de la lutte des classes au niveau international, du néolibéralisme tel qu'il commande la mondialisation et la financiarisation du capital, ainsi que du communisme comme nom encore possible et souhaitable d'une réelle politique d'émancipation dont l'actualisation s'effectuerait en séparation ou exclusion de la sphère étatique.


Pour Jia Zhangke, la réalisation de I Wish I Knew (2010) à la suite de 24 City représenterait le passage idéal entre la question des effets subjectifs relatifs aux orientations d'une politique économique qui privilégie, au détriment du monde industriel et ouvrier paradigmatique du point de vue étatique et idéologique, de nouveaux secteurs productifs davantage liés au capitalisme financier, et celle des effets subjectifs appartenant aux migrations internes vécues par le peuple chinois tout au long de la séquence historique menant de l'occupation japonaise à la victoire des communistes, depuis la « Longue marche » les ayant opposé entre 1934 et 1935 aux nationalistes du Kuomintang dirigé par Tchang Kaï-chek, jusqu'à la seconde guerre sino-japonaise entre 1939 et 1945. Et de la proclamation de la Chine populaire en 1949 jusqu'au redémarrage économique de Shanghai décidée par Deng Xiaoping à partir de 1992 afin d’autoriser la cité à redevenir le premier centre financier du continent asiatique. Le passage entre les deux films de Jia Zhangke introduit donc la question historique du communisme, de la prise de pouvoir étatique aux nouvelles orientations économiques néolibérales, en posant entre autres la question de la figure du sujet militant doublement évanouie au profit, successivement, du bureaucrate de parti des années 1950 aux années 1970 lui-même remplacé par la figure actuelle du « golden boy », héraut chinois du capitalisme financiarisé. La figure du sujet militant dont la persévérance et la fidélité témoignent du réel de l'idée du communisme, alors même que l'État qui s'en réclame institue pour les personnes qui en menacent l'hégémonie les zones d'exception en marge du pays, constitue désormais le (double) centre des nouveaux longs métrages de Wang Bing. Après la réalisation du court-métrage de fiction Brutality Factory qui appartient au film collectif L'État du monde (2007), puis de deux documentaires tournés successivement en 2008 et 2009 et respectivement intitulés L'Argent du charbon et L'Homme sans nom, Wang Bing jouit aujourd'hui d'une double actualité puisque sortent concomitamment deux films considérés par ce dernier comme les deux panneaux complémentaires d'un seul et même diptyque. Il s’agit de Fengming, chronique d'une femme chinoise (2007) présenté au 60ème Festival de Cannes en séance spéciale et du film Le Fossé (2010) produit et diffusé par la chaîne franco-allemande Arte, le premier se présentant sous la forme d’un long documentaire de plus de trois heures consacré à la parole abondante d'une vieille militante communiste naguère victime du pouvoir étatique, quand le second film propose pendant deux heures la reconstitution fictionnelle d'un des épisodes les plus tragiques vécus par celle-ci ainsi que par son mari à l'époque des purges antidroitières menées par l'État chinois à la fin des années 1950. Cette double programmation d'une durée totale de 305 minutes constitue, après les 551 minutes de A l'ouest des rails il y a neuf ans, un événement cinématographique et plus gérénalement artistique majeur (c'est en raison de la sortie conjointe de ces deux films que Wang Bing vient d'être nommé par l'université Paris VIII Saint-Denis docteur honoris causa), notamment parce qu'il expose des images sonores et visuelles appartenant à des réalités historiques plutôt méconnues ici en France quand elles sont là-bas carrément déniées.


« Cent fleurs » communistes d’un côté, fosse commune de l’autre :

le communisme à l’épreuve du concentrationnaire


Le cœur diégétique de ce diptyque ressortit du mouvement anti-droitiste initié en plusieurs vagues par le parti communiste chinois à l'encontre de certains de ses cadres considérés comme éloignés de la ligne politique générale. Plus de 550.000 personnes furent victimes de véritables purges (qui servirent aussi à refonder le personnel de certains secteurs du pouvoir étatique, comme l’appareil judiciaire), d'abord en juillet 1957 à l'époque de la « campagne des cent fleurs », puis en août 1959 lors de la conférence de Lushan. Autocritiques féroces, séances de luttes virulentes (Thamzing pour employer le terme d'origine tiébtaine alors emplyé), exécutions ou déportations en direction de camps de rééducation par le travail furent donc le lot de plusieurs centaines de milliers de militants dont les peines ont été maintenues jusqu'en 1979, comme elles ont pu absurdement connaître un nouvel élan lors de l'épisode de la révolution culturelle à partir de 1966. Ce qui fut le sort de Fengming He dont Wang Bing prit connaissance de l'histoire en particulier à partir du moment où il découvrit à Paris un ouvrage intitulé Adieu Jiabiangou,le récit de Xianhui Yang qui est l'un des survivants du camp de Jiabiangou (l'autobiographie de Fengming He, intitulée Ma vie en 1957, demeure quant à elle inédite en France). Ce camp situé dans la région désertique de Gansu au nord-ouest du pays a accueilli entre 1957 et 1961 3.000 prisonniers politiques (dont le mari de Fengming), et au moins 2.500 y moururent de faim ou d'épuisement. Ce camp parmi d'autres s'inscrivait dans la logique étatique de la rééducation par le travail (Laojiao) dont l'abolition proposée en débat en 2007 ne semble pas avoir été définitivement actée (resteraient aujourd'hui encore plus de 300.000 détenus dans ces prisons). Entre février et juin 1957, Mao Tsé-toung est dans une situation difficile : le premier « bond en avant » de 1955 (il sera suivi par un second entre 1958 et 1960) ne se solde pas, en termes de collectivisation des terres, par les résultats escomptés, et les partisans plus orthodoxes d'un socialisme graduel ou progressif, à l'instar de Zhou Enlai, Deng Xiaoping et Liu Shaoqi, dominent Mao lors du huitième congrès du parti communiste chinois de septembre 1956. Son discours demandant à ce que « cent fleurs s'épanouissent » de mai 1956, suivi par celui demeuré fameux de février 1957 portant sur « la juste solution des contradictions au sein du peuple », amorcent une « campagne de rectification » ayant autant pour but d'appeler les masses mécontentes des orientations économiques à exercer leurs critiques sur l'appareil bureaucratique mis en place depuis la prise de pouvoir de 1949, que de permettre à Mao de restaurer sa légitimité au sein du parti en s'appuyant sur le mécontentement populaire d'alors. Sauf que la critique de la base toujours plus sévère s'exerce de manière multiple, dans la jeunesse, dans les usines comme dans les organes de contrôle du parti qui commence en conséquence à craindre une révolte générale. La réaction sera brutale, et c'est un mouvement relativement semblable qui se répétera presque dix ans plus tard avec l'autre séquence (la dernière : il s’agit de la « révolution culturelle ») d'agitation générale initiée par Mao et lui ayant permis de s'appuyer sur le peuple afin de contester la ligne générale du parti communiste chinois. Cette histoire, non dite ou si peu et non sue ou si mal, il faut lui rendre en Chine une visibilité et une audibilité qu'elle ne possède pas en elle-même tant l'État chinois actuel n'a que faire des récits des vaincus, autrement dit les récits de ceux qui ont cru dans un communisme pour lequel l'État n'en aurait permis l'avènement qu'en s’auto-dissolvant et disparaissant avec lui. Et c'est précisément la tâche que s'est donnée en deux temps Wang Bing, d'une part en prenant tout le temps nécessaire pour filmer la militante Fengming en consignant son précieux témoignage, et d'autre part en imaginant en bordure du désert de Gobi, et au risque de la dénonciation aux autorités policières, le fonctionnement du camp de Jiabiangou tel qu'il est raconté par Fengming (comme il  l’a été par Xianhui Yang).


« Enfoncé dans les fossés » : tel est le sens du mot chinois « Jiabiangou », et c'est pourquoi le premier long métrage de fiction (après Brutality Factory qui était un court-métrage de fiction portant sur la torture et hanté par les fantômes des bourreaux et des victimes indistinctement d’hier ou d’aujourd’hui) réalisé par Wang Bing et portant sur le camp de Jiabiangou se nomme en anglais The Ditch et en français Le Fossé. Les « cent fleurs » promises par Mao auraient-elles nécessairement dû pousser sur l'humus formé par les corps en décomposition des militants communistes et autres cadres du parti alors considérés comme droitiers, en conséquence condamnés à l'horreur des camps de rééducation par le travail et enterrés après épuisement et famine dans des fosses communes ? L'histoire chinoise des contradictions d'un communisme étatisé qui a pratiqué les purges politiques des militants communistes critiques ou réfractaires au profit de la perpétuation et de la reproduction de la domination sociale de la classe bureaucratique et dirigeante n'a pas encore été écrite par le peuple chinois. Cette histoire qui reste encore à écrire est, pour parler comme Walter Benjamin, celle des vaincus (autrement dit ici les militants communistes) d'une histoire la plupart du temps rédigée par les vainqueurs (soit la classe bureaucratique propriétaire du parti-État communiste). On comprend alors mieux l'importance majeure du diptyque réalisé par Wang Bing au sens où il propose d'originales « archives audio-visuelles » pour des temps démocratiques futurs – pour le temps de la « démocratie à venir » aurait dit Jacques Derrida. « Archives audio-visuelles » qu'il a fallu pour le cinéaste chinois constituer sur le double versant du documentaire (l'enregistrement filmique du témoignage de Fengming) et de la fiction (la reconstitution imaginaire du camp dans lequel mourut son mari), quand la tâche cinématographique impartie à Andrei Ujica avec L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu et Rithy Panh avec Duch, le maître des forges de l’enfer aura plutôt consisté à « re-dialectiser » (Georges Didi-Huberman, op. cit.) les archives existantes en les extirpant par le montage de leur cadre idéologique et propagandiste originaire. Mais, qu'entend-on précisément par une « archive audio-visuelle » ? La formule provient de la lecture faite par Gilles Deleuze de la pensée philosophique de Michel Foucault, en particulier dans le chapitre intitulé « Les strates ou formations historiques : le visible et l'énonçable (savoir) » (in Foucault, éd. Minuit, coll. « Critique », 1986, p. 55-75 – par exemple p. 58). Dork Zabunyan est récemment revenu sur cette problématisation deleuzienne des disjonctions entre ce qui se dit et se voit chez Michel Foucault et telle qu'elle a été imprégnée par le travail accompli au début des années 1980 à l'occasion des deux volumes consacrés par Gilles Deleuze au cinéma (Cinéma 1. L'image-mouvement en 1983 et surtout Cinéma 2. L'image-temps en 1985 avec les cinéastes modernes ayant justement pratiqué, de Marguerite Duras à Jean-Marie Straub, les plus grands écarts disjonctifs entre la bande visuelle et la bande sonore : cf. Des nouvelles du front cinématographique (41) : Straub, encore et toujours ; Des nouvelles du front cinématographique (33) : Nathalie Granger de Marguerite Duras) : « L'adjectif est composé ; il est formé de deux éléments distincts qui renvoient respectivement à l'ordre de ce qui est dit ou entendu et à l'ordre de ce qui est vu. Ces deux éléments caractérisent les deux parts du "savoir", considéré par Deleuze comme l'un des trois grands axes de l’œuvre de Foucault, le "pouvoir" et la "subjectivation" désignant les deux autres (…) C'est pourquoi le savoir est dit "biforme", et son archéologie est constituée d'archives "audio-visuelles" » (in Les Cinémas de Gilles Deleuze, éd. Bayard, coll. « Logique des images », 2011, p. 83). Les « archives audio-visuelles » mises au point par Wang Bing appellent, en regard de l'existence du pouvoir étatique dont les capacités de censure et de nuisance ne s'exercent en Chine qu'en proportion de l'assujettissement qu'il institue sur le peuple, la constitution minoritaire « dissensuelle » (Jacques Rancière) d'un savoir radicalement hétérogène aux savoirs d'État. Il s'agit d'un savoir dont le caractère « biforme » est assumé par la forme du diptyque avec son versant documentaire insistant sur la parole (qui fait voir l'invisible et entendre l'inaudible) et son autre versant fictionnel mettant l'accent sur l'image (qui donne à voir et entendre ou comprendre et parler par-delà les visibilités et les audibilités manquantes), dont le soubassement veut permettre le déploiement d'une archéologie du communisme historiquement contradictoire, tel qu'il a été incorporé dans la machine étatique et bureaucratique et tel qu'il s'est incarné dans la figure éthique du sujet fidèle et persévérant, et dont la destination est le prolongement exposé d'une subjectivation militante et communiste ayant résisté au désastre d'une étatisation de l'idée du communisme ayant notamment déterminé l'existence des purges politiques et des camps de rééducation par le travail.


Les archives audio-visuelles d’un savoir hétérogène à l’État


Dans son ouvrage éponyme sur l’écrivain Raymond Roussel, Michel Foucault écrit : « parler et donner à voir dans un même mouvement..., prodigieux entrecroisement » (in Raymond Roussel, éd. Gallimard, 1963, p. 147). Gilles Deleuze, citant cette formule, la prolonge en affirmant ceci : « Parler et voir en même temps, bien que ce ne soit pas la même chose, et qu'on ne parle pas de ce qu'on voit, et qu'on ne voit pas de ce qu'on parle. Mais les deux composent la strate, et, d'une strate à l'autre, se transforment en même temps (bien que ce ne soit pas d'après les mêmes règles) » (in Foucault, op. cit., p. 73). Ne pas parler de ce qu'on voit et ne pas voir de ce qu'on parle : c'est pourquoi Wang Bing a préféré à la réalisation d'un film unique qui aurait eu pour bande sonore la voix-off de Fengming et pour bande visuelle la reconstitution fictionnelle en bordure du désert de Gobi du camp de Jiabiangou la réalisation de deux films hétéronomes. Avec d'un côté Fengming, chronique d'une femme chinoise et son dispositif formel ultra-minimaliste qui donne le sentiment d'une prise unique et frontale de plus de trois heures concentrée sur la narratrice évoquant sa vie dans le petit salon de son appartement. Et de l'autre Le Fossé avec sa dramaturgie minimale et répétitive et son horizon plat et minéral filmé en caméra sur l'épaule et en plan large afin de montrer un lieu sans limite autre que lui-même et au sein duquel les conditions de vie concentrationnaires entraînent une déchéance symbolique, un épuisement physique et psychique, ainsi qu’une déréliction infra-verbale. Pour le dire autrement et de manière wittgensteinienne, ce que dit l'héroïne de Fengming, chronique d'une femme chinoise, ce même film ne peut pas le (faire) voir. Et ce que montre Le Fossé ne peut pas se dire par ceux-là mêmes qui en éprouvent l’horreur. C'est dès lors l'écart existant entre les deux films qui peut assurer la formation d'une strate de savoir permettant la reconstitution archéologique, dans sa visibilité et son audibilité, d'une époque historique qui continue de durer dans le présent (par l'existence des militants ayant survécu aux purges comme par le maintien des camps de rééducation par le travail). Et ce d'autant plus que la sphère étatique fait tout ce qu'autorise son pouvoir hégémonique pour en écraser les formes subjectives et artistiques d’exposition et de narration. Ce geste éthique de perpétuation de la subjectivité militante et résistante (exemplairement par le biais de la parole de Fengming) et de reconstitution d'une audibilité et d’une visibilité oblitérées par l’État accomplit enfin pour son initiateur la possibilité d'une restitution, autrement dit d'un partage entre génération d'expériences biographiques, d’une passation de témoin entre la génération souvent muette des militants d'hier ou d’avant-hier et la génération actuelle des personnes (Wang Bing est né en 1967) qui ignore presque tout d’une histoire qui est leur histoire. Si « notre héritage n'est précédé par aucun testament » comme le disait René Char dans une formule poétique demeurée célèbre, l'héritage n'existait même pas s'agissant du cinéaste. Et il a fallu qu'il réalise ces deux films pour rendre manifeste la dette qu'il avait contractée envers certains de ses aînés (telle Fengming) et pour qu'il instruise les processus cinématographiques de constitution archéologique d'un savoir équivalant à une « dette-héritage » (cf. Des nouvelles du front cinématographique (61) : L'Apollonide de Bertrand Bonello) valable universellement (et en particulier pour le peuple chinois).


L'expérience concentrationnaire dans sa radicale singularité est universelle, même si elle doit affronter les limitations structurales (en termes d'énonciation, de visibilité et d'audibilité) intrinsèques au traumatisme subjectivement subi et à l'effacement étatique des traces d’un crime demeurant toujours spécifique. Si la rééducation par le travail des divers régimes autoritaires n'a pas été strictement synonyme de logique exterminatrice comme avec l'exemple du totalitarisme nazi, les camps chinois (ou cambodgiens s’agissant des khmers rouges) ont déterminé un radical épuisement des corps doublement causé par la dureté des tâches à accomplir et par la raréfaction de la nourriture. Et le terme de cet épuisement a souvent été la mort : c’est pourquoi seul un quart de la population du camp de Jiabiangou a pu y survivre. De ce point de vue-là, Le Fossé montre sans commentaires ce que Fengming, chronique d'une femme chinoise ne peut pas mettre en mot : les hommes qui sont prostrés dans un silence insondable ou rampent comme des animaux ; les hommes qui s'arrachent de leur avachissement en se nourrissant tantôt d'un rat cuit trouvé dans l’allée d’un dortoir poussiéreux, tantôt du vomi d'un camarade malade ; les hommes qui mangent en cachette des gardiens des parties du corps des prisonniers récemment décédés et enterrés et que l’on punit pour anthropophagie ; les hommes immobiles dont on ne sait plus s'ils sont encore vivants ou morts et qui meurent dans leur sommeil sans que l'on s'en rende compte. « Depuis que nous sommes en Allemagne, nous n'avons pas cessé de faire l'expérience de ce qui est possible » a écrit Robert Antelme en 1947 dans L'Espèce humaine (éd. Gallimard, coll. « Tel », 1957, p. 279). La radicale expérience de ce qui est possible, celle qui s'inscrit en bordure de l'humain et de l'inhumain, celle qui demande en face de tel zombie du camp réveillé de sa grise léthargie devant quelques gâteaux « si c'est un homme » (Primo Levi), aura donc aussi été vécue par les victimes chinoises des purges politiques anti-droitistes. L'être humain des camps de concentration comme de rééducation reste bien, quelque soient les spécificités historiques du régime totalitaire dont il est l’assujetti, cet « indestructible qui peut être détruit » comme l'écrivait admirablement Maurice Blanchot dans L'Entretien infini à propos justement de L'Espèce humaine de Robert Antelme (cf. Robert Antelme. Textes inédits sur L'Espèce humaine. Essais et témoignages, éd. Gallimard, coll. « NRF », 1996, p. 77). Mais, à la différence des représentations habituelles qui subordonnent la phénoménologie du camp de concentration ou d'extermination sur les images d’enceintes et de barbelés, Le Fossé montre un camp creusé sous la dure terre d'un désert sec et venteux au-dessus duquel un ciel glacé étouffe le soleil, un lieu sans limite autre que lui-même et dont l'absence de fils de fer et de murs est largement compensée par l'épuisement de corps trop affamés pour pouvoir affronter et réussir à franchir le désert lui-même. C'est là toute la caractérisation de l'État moderne en terme de « biopolitique » qu'il faudra ici répéter concernant les camps chinois de rééducation par le travail, et qui fut théorisée par Michel Foucault notamment à l'occasion de son cours de mars 1976 donné au Collège de France et intitulé « Faire vivre et laisser mourir : la naissance du racisme ». Résumée par Alain Brossat, la thèse foucaldienne du caractère biopolitique de l'État moderne (dont le pouvoir sur la vie se précise conceptuellement en « biopouvoir ») s'énonce comme suit : « Le pouvoir-souveraineté de l'âge classique, dit Foucault, se distinguait par son souci de grandeur, d'absolu, son caractère "dramatique et sombre" ; le pouvoir moderne, conçu comme bio-pouvoir inséparable de formes réglées de savoir, se définit par son caractère englobant, continu, "savant", totalisant. Il est tourné vers la majoration de la vie et repousse la mort sur son bord extérieur » (in L'Épreuve du désastre. Le XXe siècle et les camps, éd. Albin Michel, 1996, p. 145).


http://t3.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcTooG0YTRpyxypQR9J1Rr0liC00SpQT4UYiCiXWBqn7tYsjw_f-4AAlors que A l'ouest des rails ainsi que 24 City de Jia Zhangke insistaient sur l'adossement de la politique de restructuration (qui est aussi de déstructuration) industrielle de l'État chinois sur le souci biopolitique de « majoration de la vie » résultant des déplacements massifs de populations ouvrières, Le Fossé expose l'autre face du biopouvoir quand il s'agit avec le camp de Jiabiangou de « repousser la mort sur son bord extérieur ». Après l'analyse de « l'"anatomo-politique" du biopouvoir (faire vivre) », se présenterait à nous aujourd'hui l'autre versant de la souveraineté de l'État moderne, à savoir « la "thanatopolitique" de la souveraineté (mettre à mort) » rappelle Enzo Traverso en analysant pour sa part l'héritage de la pensée foucaldienne chez le philosophe italien Giorgio Agamben (in L'Histoire comme champ de bataille, op. cit., p. 201). Et lorsque ce dernier affirme : « Le camp est l'espace qui s'ouvre lorsque l'État d'exception commence à devenir la règle », quand il caractérise le camp comme lieu anomique de production d'un être humain qui, exclu des droits propres à la communauté politique (« zoé mais pas bios », ibid., p. 203), est dégradé en « vie nue » éliminable sans pour autant que cette élimination ne soit considérée comme étant illégale et criminelle (cf. Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, éd. Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1997), ses énoncés rendent visible une réalité représentable dans Le Fossé à partir du moment où demeurent encore vivants les militants qui, telle l'héroïne de Fengming, chronique d'une femme chinoise, persévèrent à vouloir tenir fidèlement le point de réel de la vérité de la désastreuse trahison étatique du communisme. Et cette persévérance doit se comprendre en miroir des quelques points tenus, malgré l'avilissement de la « vie nue » programmé par le camp de rééducation environné par le désert, par les ombres quelconques et quasi-anonymes du film Le Fossé qui appartiennent, détruites mais indestructiblement, à l’espèce humaine. Nous reviendrons sur le plan magnifique qui ouvre Fengming, chronique d'une femme chinoise, un long travelling-avant qui suit la vieille femme remonter la rue afin de rentrer chez elle après avoir acheté quelques courses. Un plan qui répond en miroir à un autre plan réalisé dans la même perspective esthétique (on pense alors ici autant aux films du cinéaste hongrois Béla Tarr qu'à Gerry réalisé en 2001 par Gus van Sant lui-même inspiré par les films du cinéaste hongrois), montrant le double fictionnel de Fengming qui marche dans le désert de Gansu et tente de retrouver la dépouille de son mari. Mais déjà, pour nous attacher au seul film Le Fossé, il faut savoir être attentif à tous les indices d'une obstination, ténue et tenue, fragile et têtue, ancrée dans le refus de la déchéance promise par le biopouvoir étatique. L'homme qui ingère les rares aliments vomis par son camarade malade le prend avec lui, l'enlace et fait un feu pour qu'ils puissent ensemble se réchauffer. Dans un amoncellement de couvertures, un homme qui semble délirer dans son sommeil récite en fait (et il faut un changement d'axe de la caméra pour le comprendre) une lettre que rédige un camarade moins faible assis à ses côtés. L'ancien professeur dégradé parce qu'il a osé contester le dogme de la « dictature du prolétariat » en lui préférant la formule de « dictature du peuple » est ressaisi dans sa dignité par celui qui se présente comme son disciple et qui lui rappelle l'ingéniosité pratique de ses inventions (comme une brouette). La persévérance follement butée de la femme voulant retrouver le cadavre de son mari entraîne dans son sillon le jeune disciple qui l'aide à la crémation de la dépouille afin qu'elle puisse ramener les restes auprès de sa famille (cet épisode fictif en regard de la biographie de Fengming peut se comprendre comme un hommage symbolique offert par un cinéaste soucieux du tort subi par une femme qui n’a jamais pu récupérer les restes de son conjoint). Ce feu qui ressemble à celui des deux camarades se réchauffant ensemble afin de vaincre le froid et oublier la faim semble même dans un plan magnifique parvenir à dégeler le ciel afin d'y ménager une place encore timide pour un soleil jusque-là oublié.


« Il faut continuer » : Fengming, une Antigone chinoise de notre temps


http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcT2j40rj6srGn34x-5mIknpCoxRjb2GMhHwU1ha_OHATWCPNsdIMQEnfin, et c’est l’événement le moins prévisible, l'énergie de cette femme a été telle qu'elle a permis d'arracher à la déréliction ambiante le disciple et son vieux maître qui nouent ou renouent ainsi avec le désir de l’évasion. Le décès du professeur lors de leur fuite nocturne dans le désert n'aura pas contrarié la désertion de son élève dont l'une des résultantes inattendues pourrait être représentée dans le choix des autorités de fermer le camp de Jiabiangou. De la même façon, la fin de Fengming, chronique d'une femme chinoise montre la narratrice s'attabler pour lire lorsqu'elle reçoit un coup de téléphone l'informant de l'existence d'un autre survivant des purges prêt à la rencontrer pour partager leurs expériences respectives. Le montage consécutif de la séquence de l'évasion nocturne puis de celle de la fermeture du camp dans Le Fossé, ou dans Fengming, chronique d'une femme chinoise de son témoignage puis du coup de téléphone final, induit dans les deux cas un rapport métaphorique de cause à effet qui rend définitivement caduques les critiques potentielles portant sur la tentation misérabiliste et obscène de Wang Bing. De plus, cette volonté esthétique d'être au plus près de l'os de son objet (on pense ici à Essential Killing de Jerzy Skolimowski : cf. Des nouvelles du front cinématographique (48) : Essential Killing de Jerzy Skolimowski), de se situer au ras du réel de la « vie nue » pourtant ressaisie dans sa dignité éthique (le récit des malheurs racontées par Fengming qui l'excepte du seul statut de victime) et politique (les malheurs éprouvés par les prisonniers du camp qui ne sauraient totalement déchoir dans la seule vie biologique programmée par le biopouvoir), assure aux deux films de Wang Bing d'être en opposition avec le communisme étatisé sans pour autant jamais cessé d'être puissamment matérialistes, au sens où la philosophie matérialiste, depuis le renouvellement radical de cette doctrine opéré avec Karl Marx, insiste sur le fait que l'être humain est d'abord et avant tout un « être de besoin » (comme le rappelait en un autre temps Dionys Mascolo : cf. La nécessité du communisme libertaire par la preuve : deux publications des éditions Lignes). Et cela vaut également pour le documentaire Fengming, chronique d’une femme chinoise en regard duquel fait figure de modèle cinématographique le récit de la grand-mère de Jean Eustache enregistré par son petit-fils dans Numéro zéro en 1970. Au bout de peut-être une heure de récit, on ne sait plus vraiment, Fengming n'y tenant plus se lève pour aller aux toilettes. Cette résistance invisible à se retenir pour aller uriner afin de ne pas interrompre son récit doit se comprendre en rapport dialectique avec la résistance légitime du spectateur affrontant la longueur inhabituelle d'un film qui ne propose que trois types de raccord dans l'axe (plan large, plan moyen, plan « américain »), et surtout qui donne comme A l'ouest des rails la sensation quasi-warholienne du temps interminablement réel et réellement interminable. Au sens fort du terme, raconter, c'est bien ici refuser de terminer une histoire inachevée tant qu'elle ne jouit pas de la reconnaissance officielle des vainqueurs. C’est refuser d'admettre que le passé serait définitivement passé en comprenant donc qu'il hante et obscurcit le présent à l'image de la nuit qui tombe progressivement dans le salon de Fengming (elle-même semble aveugle, les paupières cachant presque entièrement les yeux, comme si elle était plongée dans les visions dont elle fait le récit), au point de croire que cette dernière risque de s'abîmer dans le noir du plan envahi par la nuit de l'amnésie d'État. Et puis, inattendu, le jour s'est levé, sa douce lumière est relayée par les plantes d'appartement dans le salon de Fengming. A l'instar de Varlam Chalamov, l'immortel auteur de l'ouvrage majeur Les Récits de la Kolyma en 1966 (édité en France par François Maspero en 1980 et réédité par les éditions Verdier en 2003), Fengming He « n'est pas un tribunal, quoiqu'[elle] juge sans appel. [Elle] est une forme de conscience, exemplaire et transmissible [qui permet de] recomposer une politique digne de ce nom, c'est-à-dire homogène à la tension véridique du sujet » Alain Badiou, Peut-on penser la politique ?, op. cit., p. 41). En regard du « désastre obscur » que représente en Chine (ou ailleurs en Roumanie comme au Cambodge) l'étatisation de l'idée du communisme, il faudra toujours opposer le communisme subjectif et fidèle de Fengming dont « la ténacité à tenir quelques points, de conscience et de pratique, d'où éclairer le compact des heures et enrayer la décomposition subjective » (ibid., p. 36) rejoint dans Le Fossé une même ténacité partagée par les ombres de Jiabiangou pour persévérer dans ce qui en eux refuse à la fois l'avilissement dans l'animalisation programmée par la logique concentrationnaire du camp et le reniement de l'idée du communisme tel qu'il aurait dû en être le corrélat.


http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcTBTIcwELHsZB2IJWUX5Gq68ga-Y6zNYM5WMv2cDJ-gV0KGK5_E6gComment dès lors ne pas penser, devant l'héroïne du film le Fossé en quête de la dépouille de son mari afin de lui offrir la sépulture refusée par les autorités du camp, et donc devant la narratrice de Fengming, chronique d'une femme chinoise, à l'héroïne tragique Antigone persévérant jusqu'au bout afin d'enterrer le cadavre de son frère Polynice exposé au pourrissement décrété par le roi de Thèbes, leur oncle Créon, parce qu'il considère que son neveu est un traître à la cité  ? Pour Jacques Lacan (particulièrement celui du livre VII de son séminaire intitulé L'Éthique de la psychanalyse. 1959-1960) et Slavoj Zizek qui en reconduit aujourd'hui l'héritage, Antigone est la grande figure éthique de l'acte. « Avec un acte, envisagé au sens strict du terme, nous ne pouvons jamais présager entièrement de ses conséquences, c'est-à-dire de la manière dont il transformera l'espace symbolique existant : l'acte constitue une rupture à la suite de laquelle "rien ne reste inchangé" (…) Il existe de nombreux exemples de tels actes (…) Cependant, nous ne devrions pas oublier que le cas paradigmatique d'un tel acte a été accompli par une femme : le "Non !" d'Antigone à Créon, au pouvoir d'État ; son acte est littéralement suicidaire, elle s'exclut d'elle-même de la communauté, et par lui n'offre rien de nouveau, aucun programme positif – elle se contente simplement de mettre l'accent sur son exigence inconditionnelle » (Slavoj Zizek, Jacques Lacan à Hollywood, et ailleurs, éd. Jacqueline Chambon, 2010 [1992 pour la première édition], p. 86-87). Le philosophe slovène y revient souvent dans ses nombreux ouvrages. Reformulé par lui, « (…) l'acte éthique proprement dit est une transgression des normes légales, une transgression qui, au contraire d'une simple violation criminelle, ne porte pas simplement atteinte aux normes légales, mais redéfinit ce qu'est une norme légale (…) : tandis qu'un acte qui se contente d'appliquer une norme existante peut être simplement légal, le geste par lequel on redéfinit ce qui a valeur de norme éthique ne peut être un simple geste légal : il doit être un geste formel au double sens du terme évoqué plus haut, c'est-à-dire qu'il doit également être accompli au nom du devoir » (in Vous avez dit totalitarisme ? Cinq interventions sur les (més)usages d'une notion, éd. Amsterdam, 2007 [2001 pour la première édition], pp. 172-173). La beauté du geste cinématographique de Wang Bing aura entre autres consisté à faire du récit proposé par Fengming, chronique d'une femme chinoise le support documentaire et véridique d'une représentation fictionnelle au terme de laquelle Fengming He est symboliquement reconnue dans son statut d'héroïne tragique, comme l'incarnation contemporaine de l'antique Antigone. Parce qu'elle est une grande et inconditionnelle amoureuse, à l'instar de l'héroïne de Bophana, une tragédie cambodgienne (1996)de Rithy Panh et d'Ida Dalser, l'ex-compagne de Benito Mussolini dans Vincere (2009) de Marco Bellocchio (cf. Des nouvelles du front cinématographique (20) : l'histoire à rebrousse-poil de l'actualité cinématographique), son amour lui a permis de persévérer dans une fidélité à l'idée du communisme, sans jamais déchoir ou bien dans la trahison du communisme légal ou étatisé (de la figure de Duch à celle du « Duce » dans Vincere), ou bien tomber dans la subjectivité obscure des militants gauchistes saturés (comme ceux de l'armée rouge japonaise : cf. Des nouvelles du front cinématographique (5) : United Red Army (2008) de Koji WAKAMATSU) ou épuisés (comme dans les premiers films de Nanni Moretti : cf. Des nouvelles du front cinématographique (11) : au commencement, Nanni Moretti). La fidélité comme preuve de l'amour, l'amour comme puissance de persévérance, le communisme comme origine et horizon : voilà ce dont est tramée la vie de Fengming.


http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQ8etqUytoAMmybGFF7xu95WmPhYSkzw9BfvVf1suPdFKYO5pR5Résister dans Le Fossé, c'est donc tenir les quelques points grâce auxquels contrarier la dégradation biopolitique dans la « vie nue » en rendant encore possible le désir de l'évasion et de la solidarité, pendant que la résistance du spectateur consiste à soutenir la représentation d'actes au-delà de l'imaginable, des actes impossibles parce que excessivement réels. Résister dans Fengming, chronique d'une femme chinoise, c'est donc tenir le flux d'une parole subjective grâce à laquelle conjoindre trois fidélités (au mari défunt, à l'histoire vécue écrasée par l'amnésie étatique, et au militantisme communiste), pendant que la résistance du spectateur consiste à soutenir l'écoute longue d'un récit plongeant progressivement dans la nuit des contradictions du communisme à partir du moment où sa capture étatique contraint le sujet militant à la séparation politique au nom même du maintien de sa fidélité éthique à l'inconditionnelle idée du communisme. Du point de vue du cinéaste enfin, ses deux films témoignent par conséquent magistralement d'une résistance de l'art en regard des appareils idéologiques de censure étatique, qui a pratiquement demandé l'amitié totale de la narratrice Fengming (ou de tel acteur non-professionnel qui dans Le Fossé rejoue son propre rôle de prisonnier en quête de graines dans le désert nu), la solidarité de quelques autres (les 161 cassettes contenant les rushsde ce film disséminées et sorties une par une du territoire chinois pour pouvoir en opérer le montage à Paris) et beaucoup de patience et de ténacité pour triompher. « Il arrive que quelque chose arrive. Que quelque chose nous arrive. Et ces points d'exception, dont toute vérité procède, l'art a pour mission de les garder, de les faire briller, de les détenir, stellaires, dans le tissu reconstitué de notre patience » écrit Alain Badiou (in Beckett. L'increvable désir, éd. Hachette Littératures, 1995, p. 79). Et tenir en soutenant la perpétuation de l'idée du communisme, c'est s'obliger à incarner la figure héroïque de la persévérance dont la meilleure définition aura été donnée par Samuel Beckett : « (…) ce sont des mots, ne jamais me réveiller, ce sont des mots, il n'y a que ça, il faut continuer, c'est tout ce que je sais, ils vont s'arrêter, je connais ça, je les sens qui me lâchent, ce sera le silence, un petit moment, un bon moment, ou ce sera le mien, celui qui dure, qui n'a pas duré, qui dure toujours, ce sera moi, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots tant qu'il y en a, il faut les dire, jusqu'à ce qu'ils me trouvent, jusqu'à ce qu'ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c'est peut-être déjà fait, ils m'ont peut-être déjà dit, ils m'ont peut-être porté jusqu'au seuil de mon histoire, devant la porte qui s'ouvre sur mon histoire, ça m'étonnerait, si elle s'ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer » (in L'Innommable, éd. Minuit, 1949 – cité par Alain Badiou in Beckett, op. cit., p. 84).

 

« En définitive, il faut soutenir que "Mao" est un nom intrinsèquement contradictoire dans le champ politique révolutionnaire. D'un côté, c'est le nom suprême du parti-État, son président incontestable, celui qui détient, en tant que chef militaire et que fondateur du régime, la légitimité historique du parti communiste. D'un autre côté, "Mao" est le nom de ce qui, du parti, n'est pas réductible à la bureaucratie d'État » affirme aujourd'hui Alain Badiou (in L’hypothèse communiste. Circonstances, 5, éd. Lignes, 2009, p. 125) qui, dans la « dette-héritage » qu'il a contractée envers le maoïsme, lui permet encore de dire : « Nous savons aujourd'hui que toute politique d'émancipation doit en finir avec le modèle du parti, ou des partis, s'affirmer comme politique "sans parti", sans tomber pour autant dans la figure anarchiste, qui n'a jamais été que la vaine critique, ou le double, ou l'ombre, des partis communistes, comme le drapeau noir n'est que le double ou l'ombre du drapeau rouge. Cependant, notre dette envers la Révolution culturelle reste immense » (op. cit., p. 126). Ce qui de notre point de vue atteste du communisme et de ses contradictions historiques rencontrées sur le chemin de son réalisation aura consisté dans l'institution des différents régimes de capture étatique de l'idée du communisme, celle-là même qui autorise la doxa à identifier sans nuance ni reste communisme et totalitarisme (cf. Slavoj Zizek, Vous avez dit totalitarisme ?, op. cit.). Comme s'il était décent de confondre Ceausescu ou Duch d'un côté et Fengming He et son mari de l'autre. Alors même que c'est l'étatisation du communisme, alors que c'est l'incorporation dans la sphère étatique de l'idée du communisme, dont l'un des principes a systématiquement défendu l'éradication de toute forme anarchiste ou libertaire de contestation de la trahison représentée par le communisme étatisé, que c'est plus généralement la subordination totalisante de toute la société au caractère surmoïque de l'État qui a largement déterminé l'avènement de régimes totalitaires. Seule la perpétuation de la nécessité de l'hypothèse communiste aura été maintenue dans les trajectoires subjectives de militants suffisamment fidèles à l'éthique de leurs convictions et de leurs responsabilités pour refuser le reniement et résister à l'avilissement, pour se séparer et s'opposer à l'État qui s'autorisait légalement du communisme dont le sens était dès lors passé de politique de l'émancipation à idéologie participant d'une hégémonie étatique. Avec L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu, Andrei Ujica a su saisir de l'existence des archives légitimant idéologiquement la fonction de dictateur pour extirper la double vérité, objective du désastre du communisme étatisé, et subjective du chef de parti assumant de moins en moins le rôle idéologique que le « grand Autre » lui ordonnait apparemment de tenir. Avec Duch, le maître des forges de l'enfer de Rithy Panh, les archives produites par un pouvoir ayant également, non plus en Roumanie mais au Cambodge désormais, décliné la désastreuse capture étatique du communisme sont montées de telle manière qu'elles viennent dialectiquement contredire les paroles du bourreau révélé dans son refus d'assumer. En face du dictateur assumant de moins en moins son rôle et du bourreau n'assumant pas ou plus le sien, se dresse enfin le diptyque réalisé par Wang Bing et composé du documentaire Fengming, chronique d'une femme chinoise et de la fiction Le Fossé, un diptyque qui a su produire ses propres archives audio-visuelles afin de rendre visible, audible et énonçable la puissance éthique du sujet militant assumant jusqu'au bout de la nuit concentrationnaire la fidélité à l'idée du communisme au point d'en faire triompher la vérité. Si les images du pouvoir remontées dans le film d'Andrei Ujica montrent plus et autre chose, et même le contraire de ce que le dictateur voulait au départ y mettre, et si la parole du bourreau dans le film de Rithy Panh dit autre chose et même moins que ce que le montage de celle-ci et des archives diversement existantes lui oppose, la parole de la militante dit et donne à voir et à entendre dans les deux films de Wang Bing ce que le silence d'État, là-bas comme ici, voudrait rendre invisible et inaudible, inimaginable et impensable. S'il y a de quoi être mélancolique devant les catastrophes amoncelés tout au long du 20ème siècle par la tempête du communisme étatisé, la lumière faible qu'irradient encore, à travers la nuit de l'autoritarisme étatique et du néolibéralisme économique actuellement conjugués, les quelques trajectoires militantes et fidèles à l'idée du communisme signale la raison de notre persévérance : « Le spectre de la révolution – ou celui du communisme – participe de cet imaginaire du retour, de la revenance et de son attente. Il est essentiellement ambivalent. Il vient réclamer une dette en même temps qu'il apporte une promesse. Il exige justice pour le passé opprimé et annonce un futur libéré » (Daniel Bensaïd, Le Pari mélanco

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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 18:51

« Le bilan des pays communistes est globalement positif »

(Georges Marchais - citation reprise sur l'affiche du film roumain Les Contes de l'Âge d'or, 2009)

 

http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRyxiLCebVAr3WIa4OMNknICE7JjpwpvrssYyzGgomxLwvLui3M4g« Nulle part des communistes ultras n'étaient prêts à mourir dans le bunker pour leur foi, ni même pour le bilan de quarante années de régime communiste, qui, dans un certain nombre de ces États, était loin d'être insignifiant. Qu'auraient-ils défendu ? Des systèmes économiques dont l'infériorité vis-à-vis de leurs voisins occidentaux sautait aux yeux ? Des systèmes qui s'essoufflaient et qui s'étaient révélés impossibles à réformer, même lorsque des efforts sérieux et intelligents avaient été consentis ? Des systèmes qui avaient visiblement perdu leur justification, même aux yeux des cadres communistes d'antan, à savoir que le socialisme était supérieur au capitalisme et qu'il était appelé à le remplacer ? Qui pouvait encore y croire, quand bien même cela ne parut pas forcément invraisemblable dans les années 1940 ou même 1950 ? » : tel est pour partie le constat dressé par l'historien anglais Eric J. Hobsbawm dans le seizième chapitre (intitulé « La fin du socialisme ») appartenant à la troisième partie (intitulée « La Débâcle ») de son ouvrage L’Âge des extrêmes. Le court vingtième siècle 1914-1991 (éd. Complexe/Le Monde diplomatique, 1999 [1994 pour la première édition], p. 630). Le constat est d'autant plus terrible que son auteur a milité, dès 1936 et pendant plusieurs années qui se comptent en quelques décennies, au parti communiste britannique. La mélancolie qui transpire des pages de L'Âge des extrêmes, un ouvrage « écrit par un vaincu qui ne renie pas son combat » (Enzo Traverso, L'Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du 20ème siècle, éd. La Découverte, 2011, p. 49), loin d'autoriser à tourner la page meurtrie du « court 20ème siècle » doublement marqué par les catastrophes fascistes – et particulièrement nazie – d'une part et d'autre part par les échecs désastreux du communisme, incite au contraire à reposer les questions permettant entre autres de comprendre les raisons de l'impuissance politique des militants de l'égalité à avoir émancipé le réel de la vieille norme des inégalités sociales. Si « la tragédie de la révolution d'Octobre est précisément de n'avoir pu produire qu'un socialisme autoritaire, implacable et brutal » (Eric J. Hobsbawm, opus cité, p. 642), et si cette tragédie a d'ailleurs involontairement permis le sauvetage du capitalisme, « son adversaire, dans la guerre comme dans la paix, en l'incitant, par peur, après la Seconde Guerre mondiale, à se réformer » (op. cit., p. 27), cette situation n'obère pas non plus, ni fatalement ni mécaniquement, « la possibilité d'autres socialismes » (ibidem, p. 642). Revenir sur les fractures brutales ayant abîmé le siècle passé n'induira donc ni la célébration de l'existant voué à la domination mortifère du capitalisme mondialisé, ni la caducité de tout projet d'émancipation égalitaire et libertaire. Bien au contraire, ce qu'il faut affirmer, c'est la nécessité toujours plus urgente et actuelle du communisme à partir du moment où – telles sont les leçons du « siècle » comme l'appelle de façon métonymique Alain Badiou – le postulat égalitaire est indissociable du postulat libertaire, et ce moment ne peut advenir si et seulement si le mouvement communiste demeure séparé de toute capture étatique. Si l'égalité ne se pose jamais, du point de vue du communisme éternel défendu par Alain Badiou, sous condition libertaire (faiblesse de sa pensée marquée par un fort platonisme et un vieux fonds marxiste, Alain Badiou identifie, à tort et contrairement à Jacques Rancière, démocratie, marché et anarchie), il n'en demeure pas moins vrai qu'au terme de son parcours à la fois philosophique et militant, celui-ci affirme depuis un certain temps déjà que tout projet d'émancipation ne saura s'accomplir qu'en exclusion de la vieille problématique léniniste de la prise du pouvoir étatique. « Il faut aujourd'hui faire actualité, et non prophétie, de l'indépendance de la politique au regard de la violence d'État, tout en préservant l'assignation de l'hypothèse [communiste] aux événements ouvriers et populaires (…) Il s'agit de nommer le lieu d'une reconstitution de la politique, qui n'a chance de s'opérer qu'à partir de l'indépendance à l'égard de l'État, non parce que l'État est le terme adverse, ou opposé, mais parce qu'il est a-politique » écrit-il ainsi dans Peut-on penser la politique ? (éd. Seuil, 1985, pp. 105-109). Dans D'un désastre obscur. Sur la fin de la vérité d'État écrit presque quinze ans plus tard, il enfonce le clou d'une pensée de la « désidentification » (dirait Jacques Rancière : cf. Des nouvelles du front cinématographique (67) : Les Chants de Mandrin) entre communisme et État en affirmant ceci : « c'est que l'histoire politique, donc subjective, des communismes, est essentiellement disjointe de leur histoire étatique » (éd. de l'Aube, 1998, p. 23). Affirmation on ne peut plus justifiée d'ailleurs s'agissant des communistes libertaires, mais le philosophe songe-t-il à ces derniers ? Rien n'est moins sûr. En tous les cas, revenir sur les expériences du communisme autoritaire, parce que brutalement subordonné à la machine étatique au point de fusion de l'autoritarisme et du totalitarisme, telles qu'elles se sont déclinées durant tout le 20ème siècle par exemple en Roumanie, au Cambodge et en Chine, et telles qu'elles exposent leurs persistantes blessures dans la constellation des films respectifs du roumain Andrei Ujica (L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu), du franco-cambodgien Rithy Panh (Duch, le maître des forges de l'enfer) et du chinois Wang Bing (Fengming, chronique d'une femme chinoise et Le Fossé), c'est se donner quatre possibilités d'effectuer la saisie pareillement esthétique que politique des désastres passés dont la brûlante rémanence présente, loin d'obscurcir l'avenir de l'émancipation, en autorise la difficile levée pour autant que cet avenir se conjugue à partir du passé. Soit au futur antérieur qui est « le temps politique réel (…) dans la double dimension de son antériorité et de son avenir » comme le signale Alain Badiou (in Peut-on penser la politique ?, op. cit., p. 109).

 

1/ L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu (2010) d'Andrei Ujica :

 Remontage du temps totalitaire subi

 

http://images.allocine.fr/c_100_100/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/83/25/70/19679286.jpg« L'apparence qu'il faut maintenir à tout prix au moyen du spectacle totalitaire est exactement celle-ci : que le Parti est un instrument de la Nécessité historique, qu'il remplit une noble mission ; C'est l'apparence que les décisions du Parti s'autorisent du grand Autre du Sens de l'Histoire. Autrement dit, l'apparence qu'il faut maintenir à tout prix n'est autre que l'apparence qu'il y a un Sens caché derrière l'apparence, derrière la contingence historique apparente – l'apparence du "grand Autre" au premier sens du terme. C'est pourquoi l'idéologie du "socialisme réel" ne cessait de mettre l'accent sur le profond amour des masses populaires pour le Parti et pour leur Leader. Il faut ici entendre le terme d'"amour" dans son sens psychanalytique le plus strict, comme relation de transfert au "sujet supposé savoir" » relève Slavoj Zizek à propos du cas Nicolae Ceausescu (in L'Intraitable. Psychanalyse, politique et culture de masse, éd. Anthropos-Economica, 1993, p. 25). On en profitera ici pour dire à quel point les meilleures critiques du capitalisme, à l'exemple de celles proposées par le philosophe slovène, peuvent aussi être le fait de ceux qui, comme lui, ont eu à subir une déclinaison particulière du « socialisme réel », et qui du coup peuvent en même temps proposer les meilleures analyses critiques des totalitarismes passés parce qu'elles savent notamment ne pas s'épargner le passage dialectiquement nécessaire de la compréhension des intimes raisons imaginaires structurant dans les têtes l'hégémonie idéologique d'un pouvoir étatique se prétendant communiste. Précisément, l'usage que Slavoj Zizek fait ici du concept lacanien de « grand Autre » entendu au double sens contradictoire d'un « agent occulte qui, dissimulé derrière la scène, "tire les ficelles" et dirige le spectacle : la divine Providence dans l'idéologie traditionnelle, la "ruse de la raison" hégélienne (ou plutôt, sa version populaire), la "main invisible du marché" d'Adam Smith dans le domaine de l'économie, la "logique objective de l'histoire" dans le marxisme-léninisme, la "conspiration juive" dans le nazisme » (opus cité, p. 23) et aussi d'un « agent d'un pur semblant, d'une apparence, mais qui n'en est pas moins essentielle et qu'il faut préserver à tout prix » (idem), l'autorise à considérer le « socialisme réel » tel qu'il a été rêvé dans la Roumanie stalinienne du temps du règne de Nicolae Ceausescu (entre 1961 et 1989) comme ayant fourni une sorte de paradigme idéal au « système tout entier faisant en sorte de maintenir l'apparence d'une population unie dans son désir de soutenir le Parti et de construire le Socialisme dans l'enthousiasme » (ibidem, p. 24). Un certain nombre films roumains contemporains ont eu pour ambition de saisir le moment où, durant les années 1980, l'écart entre les pratiques objectives et les convictions subjectives s'était creusé au point critique de dissociation des désirs individuels et de rupture des croyances collectives. C'est précisément ce que racontent les sketchs tragi-comiques du diptyque Les Contes de l'âge d'or (2009) produit par Cristian Mungiu (l'auteur du film Quatre mois, trois semaines, deux jours ayant reçu la Palme d'or au Festival de Cannes en 2007), qui s'amusent à rendre manifeste de manière à la fois sarcastique et mélancolique un étiolement des mobilisations, un affaissement des énergies militantes, ainsi qu'un désarroi dans les têtes qui se prolongeaient dans une fatigue des corps pouvant se dire ainsi : le Parti veut encore y croire, mais le peuple roumain pour sa part n'y croit plus vraiment. Les grandes messes du « socialisme réel » ne parvenaient dès lors plus à dissimuler sous les voiles de l'apparence idéologique une mécanique du déni (« Je sais bien mais quand même » pour reprendre la célèbre formule du psychanalyste Octave Mannoni : cf. Des nouvelles du front cinématographique (23) : White Material de Claire Denis) dont le terme final est le désaveu d'un leader politique esseulé et que ne suivent plus les foules.

 

http://images.allocine.fr/c_100_100/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/83/25/70/19697118.jpgDe ce point de vue-là, les vertus du troisième long métrage du documentariste roumain d'Andrei Ujica (L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu a été présenté hors compétition au Festival de Cannes 2010 et peut à bon droit être considéré comme le meilleur film roumain de ces dernières années) semblent innombrables. Nous en retiendrons ici principalement cinq. D'abord, preuve est à nouveau faite que la qualité d'auteur (de film documentaire comme de film de fiction) ne repose pas strictement sur la production signée d'images originales. On le savait depuis fort longtemps, disons (pour ne s'arrêter que sur des exemples significatifs récents) depuis le cinéaste Artavazd Pelechian envoyant à l'instar des frères Lumière ou de Dziga Vertov ses opérateurs sillonner toute l'Arménie, depuis le couple italien Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi dénichant les plus improbables bobines de vieux films amateurs oubliés dans des greniers poussiéreux pour en extraire poétiquement la pulpe idéologique impensée, enfin depuis les mélanges grandioses offerts en mémoire du 20ème siècle éteint par les Histoire(s) du cinéma (1988-1998) de Jean-Luc Godard (cf. Des nouvelles du front cinématographique (27) : Film socialisme de Jean-Luc Godard). On se souvient aussi du premier film d'Andrei Ujica réalisé en 1992 avec l'immense documentariste allemand Harun Farocki : intitulé Vidéogrammes d'une révolution, ce documentaire reposait sur le strict montage d'archives tournées par divers opérateurs, amateurs ou professionnels de télévision, au moment de la chute du régime de Nicolae Ceausescu en décembre 1989 (une  « tyrannnie mégalomaniaque » selon les termes de l'historien anglais Eric J. Hobsbawm) afin de rendre manifeste la ressaisie télévisuelle sous la forme d'une retraduction spectaculaire d'un vide politique raconté sur le mode épique de la saturation populaire et démocratique. L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu, profitant d'une plus grande visibilité offerte par l'existence depuis dix ans d'un regain de jeunesse et de vitalité d'un nouveau cinéma roumain célébré par les festivals de cinéma les plus légitimes (sortira d'ailleurs dans quelques semaines le très attendu Aurora de Cristi Puiu, un des réalisateurs parmi les plus ambitieux de cette nouvelle vague), consiste donc à revisiter de manière originale (de « brosser à rebrousse-poil » comme l'aurait dit Walter Benjamin : cf. Des nouvelles du front cinématographique (20) : l'histoire à rebrousse-poil de l'actualité cinématographique) la légende de celui qui se faisant alors appeler le « Conducator » ou le « Génie des Carpates », et ce à partir de la masse grise offerte par les milliers d'heures d'enregistrement tournées et accumulées dans l'optique la plus tristement propagandiste. Parfait contrepoint documentaire aux deux volumes des Contes de l'âge d'or produits en 2009 par Cristian Mungiu, le film d'Andrei Ujica aura donc puisé dans une banque d'archives de 9.000 heures afin d'en extirper les 180 minutes nécessaires à la (dé)monstration d'un pouvoir considéré comme fête perpétuelle et auto-représentation continue. Le forçage sous condition d'homogénéisation des convictions individuelles et collectives n'empêche pourtant pas l'attestation d'une coupure avec le réel de la douleur du peuple roumain, on ne peut plus manifeste dans des représentations (on ose à peine parler d'images : peut-être devrait-on d'ailleurs utiliser la formule de Marie-Josée Mondzain évoquant des « visibilités » : cf. Des nouvelles du front cinématographique (25) : L'image, les images) d'une pauvreté navrante. Produites en série par la machine de propagande au service de la dictature, ces représentations sont emparées par le documentariste qui arrive malgré tout à en extraire, dialectiquement et sans recours à la voix-off, la faible mais réelle force de subversion. Se séparer de la vision canonique de « l'auteur comme producteur » (Walter Benjamin), c'est par conséquent pour un documentariste n'ayant absolument tourné aucune image s'écarter de la figure du dictateur comme auteur d'un grand récit et producteur des représentations légitimant sa position, afin d'opérer une déconstruction au lieu même de ce qui se présentait comme son inébranlable exposition (pour ne pas dire son imputrescible exhibition). Le dictateur comme « sujet supposé savoir » s'est-il une seule fois durant sa longue carrière douté que les images capturées par les dispositifs propagandistes du « storytelling » idéologique propre au parti communiste roumain travaillaient, malgré tout et dans son dos, à rendre visible la réalité d'une bien pauvre apparence à sauver à tout prix afin de satisfaire les exigences imaginaires d'un « grand Autre » quant à lui réellement absent ?

 

http://images.allocine.fr/c_100_100/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/83/25/70/19697119.jpgC'est la deuxième vertu du film que d'assurer la rédemption de couches de visibilités produites dans le seul souci d'une esthétisation de la politique dont Walter Benjamin disait déjà durant les années 30 qu'elle caractérisait comme en Allemagne et en Italie les pouvoirs fascistes. L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu d'Andrei Ujica prouve ainsi à quel point la puissance des images échappe à ceux-là mêmes qui les produisent (y compris dans le cadre servile et voulu unilatéral de la propagande). A l'image de la lettre vagabonde d'après Jacques Derrida lorsqu'il proposait une lecture de La Lettre volée d'Edgar Allen Poe antagonique à celle d'un séminaire de Jacques Lacan, la lettre qui, écrivait-il alors, peut échapper à toute finalité en terme de destination. Comme donc l'« adestination » ou la « destinerrance » qui caractérise la lettre selon le philosophe de la déconstruction (in La Carte postale, éd. Aubier-Flammarion, 1980), les visibilités les plus plates, les plus formatées et les plus captives peuvent devenir les plus intenses et les plus retorses à partir du moment où, émancipées de leur contexte de production et d'énonciation historique, elles bénéficient des liaisons nouvelles produites par un montage dialectique dont la visée est de montrer que la critique du pouvoir est virtuellement ou en puissance contenue dans les visibilités mêmes produites dans le cadre policier par la propagande d'Etat (nous aurions dès lors affaire à ces « images après coup » dont parle Georges Didi-Huberman dans son ouvrage au titre en ce cas particulier si approprié : Remontages du temps subi. L’œil de l'histoire, 2, éd. Minuit, coll. « Paradoxe », 2010). La « critique de la séparation » (Guy Debord) que constitue pendant trois heures le film d'Ujica, au sens où le pouvoir n'a pas pour souci de rencontrer le réel populaire mais de lui substituer à grand coup de bruyants cérémoniels de masse la fiction strictement idéologique d'un consensus collectif établissant du côté du peuple l'hégémonie du pouvoir (cf. Gramsci, le Front de Gauche et moi), débouche sur un sens dialectique et ironique du détournement qui peut en toute logique faire songer aux exercices pop privilégiés hier par les artistes situationnistes. Sauf que, on l'a déjà dit, le cinéaste sait se passer de commentaires en voix-off comme d'intertitres (seuls quelques extraits musicaux contrapuntiques émaillent discrètement le déroulement du film), préférant laisser silencieusement opérer les rapprochements électriques entre les images afin, aussi subtilement que de manière tranchante, les dynamiser en les « re-dialectisant ». « Nous savons depuis longtemps que l'image ne nous "restitue" pas le monde visible en tant que tel (…) Alors nous tentons, à chaque fois, devant chaque image, de re-dialectisertout ce que nous attendions spontanément d'elle. Ce qui ne veut pas fatalement dire : toujours tout affiner, raffiner, rendre subtil. Il faut, aussi, savoir trancher brutalement. Ainsi Bertolt Brecht, artiste dialectique par excellence (…) n'aura jamais cessé de refendre la complexité à coups de simplicités, lui qui venait tout juste de refendre la simplicité, l'évidence des choses, à coups de complexités et d'inévidences » note à raison titre Georges Didi-Huberman (op. cit., p. 132). Cette vraie simplicité qui vient briser les fausses complexités ou bien cette vraie complexité qui vient casser les fausses simplicités s'affirme dans une séquence particulière de L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu. Celle qui voit le « Conducator » se moquer lors d'un discours adressé au Parti de l'ordre faible des symboles, seulement bons d'après lui pour les femmes et cette sphère mineure de la vie sociale que serait la poésie. Ce faisant, il professe publiquement son ignorance crasse de la machine de visibilité censément mise au point à son bénéfice afin de faire rayonner par son biais l'autorité du pouvoir étatique qu'il incarnait, et qui carbure pourtant très réellement à la symbolique la plus épaisse et massive qui soit (le sinistre « réalisme socialiste » de l'horrible Jdanov). Le pouvoir d'Etat repose donc sur un régime de représentation qui, parce qu'il vise l'édification de masses homogènes à partir de la multitude populaire roumaine, souffre de ne rien comprendre aux logiques intimes présidant à la puissance vagabonde car sans règne des images (Marie-Josée Mondzain). Mais, enfin, la structure spectaculaire de l'autoritarisme despotique du 20ème siècle tel qu'il s'est manifesté dans la dictature du communisme étatique roumain aura pourtant bénéficié de puissants artifices en termes de parades ritualisées et de dépenses somptuaires. L'ultime mascarade du dictateur déchu accompagné de son épouse décatie, consistant en leur procès filmé dans une salle de classe avec une caméra vidéo tremblotante distillant un horrible ton glauque (on pense soudainement à l'enregistrement de l'émission de télévision défaillant de 12h08 à l'est de Bucarest réalisé en 2006 par un autre cinéaste roumain intéressant, Corneliu Porumboiu), ne symboliserait rétrospectivement pas autre chose que le passage de la grandiose série A à la minable série Z (et cette rétrogradation, ce déclassement symbolique aura dû sûrement être difficilement vécue par ces derniers).

 

http://images.allocine.fr/c_100_100/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/83/25/70/19697120.jpgNous pouvons enfin ajouter à notre panorama trois ultimes vertus prêtées au film d'Andrei Ujica. D'abord, puisqu'est ici à cité plusieurs reprises Walter Benjamin, on dira qu'il y a production d'« images dialectiques » d'une très grande intensité dans L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu, au sens où ces images du passé ont la possibilité d'être reconnues et sauvées à partir du moment où notre présent s'y reconnaît (cf. Des nouvelles du front cinématographique (67) : Les Chants de Mandrin). Il y a effectivement rédemption de telles images lorsque leur inactualité trouve à s'actualiser avec l'actualité des révolutions du monde arabe qui ont vu il y a un an des peuples ne plus supporter le joug de pouvoirs autoritaires ayant pratiqué, sous couvert ou non de socialisme (Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte, Kadhafi en Libye), le culte de la personnalité. Nicolae Ceausescu aura été le dernier exemple européen, un peu ringard en regard d'autres champions du despotisme communiste mondial tel Mao Tsé-Toung, de cette forme d'autoritarisme politique qui aura été nommée dictature durant le 20ème siècle, et dont les dernières manifestations extra-européennes se sont trouvées (hors la stalinienne Corée du nord) dans les pays du Maghreb et du Machrek (cf. De la révolte tunisienne à la révolution arabe ? La carte des 10 pays sur la voie de l'émancipation ; L'hirondelle arabe fait le printemps (précoce) des peuples révolutionnaires). Être contemporain, dirait alors Giorgio Agamben inspiré par Walter Benjamin (in Qu'est-ce que le contemporain ?, éd. Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque », 2008), c'est bien se tenir sur la crête de l'actuel et de l'inactuel. L'inactualité de la Roumanie au temps de la dictature alors identifiée au nom de Nicolae Ceausescu rencontre aujourd'hui, grâce au documentaire d'Andrei Ujica, l'actualité d'une demi-dizaine de pays arabes sur la route difficile de leur émancipation face à l'autoritarisme d'Etat. Une quatrième vertu propre à L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu, on la trouvera dans d'autres symptômes relatifs à la réelle mais impensée connivence du pouvoir incarné par la figure du « Conducator » avec d'autres formes de pouvoir qu'il a rencontrées durant sa longue carrière de plus de vingt ans (visite en Roumanie du couple de Gaulle, visite en Angleterre auprès de la reine Elizabeth et aux Etats-Unis auprès de Jimmy Carter). Sur le versant critique de la massification des sociétés à l'époque néolibérale, on comprend que la logique économique se sera désormais substituée à la sphère politique pour réussir à coloniser l'espace public en conformant ses habitants en vertu des principes à la fois grégaires (pour tous) et particularistes (pour chacun) requis par le fétichisme de la marchandise financière. La masse n'est plus la résultante de l'action hégémonique de la dictature de l'Etat dirigeant et dominant la société, mais du capital dont la « subsomption réelle » (Marx) écrase et conforme toutes les formes de vie (que l'on pense à certains sports comme le football cadenassés par la logique molaire des stades, et que l'on songe aussi à l'utilisation lors de la junte militaire en Argentine à la fin des années 1970 des stades comme camp temporaire de concentration par exemple). Là, le film d'Andrei Ujica terrorise un peu, parce qu'on en n'a pas vraiment fini aujourd'hui avec ce genre de domination qui, transversale au communisme comme au capitalisme, s'appuie particulièrement sur la sphère étatique. Mais aussi, dissipés les excès du culte de la personnalité et des spectacles de masse propres aux dictatures des pays du « socialisme réellement existant », quelles différences fondamentales avec d'autres pouvoirs qui reposent sur l'auto-représentation perpétuelle et la saturation de l'espace public, comme ceux incarnés par Nicolas Sarkozy en France et Silvio Berlusconi en Italie ? Les homologies structurales sont troublantes, parce qu'insistantes : la fabrique idéologique de la croyance et du consensus collectifs, qu'elle s'appuie sur la peur ou la séduction, le charisme ou la police, la propagande ou la communication, est un même trésor partagé par toutes les machines d'Etat, qu'elles jouent le jeu libéral de la démocratie formelle au nom du « grand Autre » qu'est la « main invisible des marchés » ou bien qu'elles simulent l'égalité communiste à grand coup d'autoritarisme étatique au nom de cet autre « grand Autre » qu'étaient « les lois de la nécessité historique ». Encore plus en amont, ce qui prouve la puissance extensive dans l'espace et le temps de la machine de guerre cinématographique agencée par le documentariste roumain, c'est même le dispositif de gouvernement spectaculaire et liturgique mise au point par l'Eglise catholique qui continue d'innerver le fonctionnement étatique : citons à nouveau Giorgio Agamben qui, dans Le Règne et la gloire (sous-titré pour une généalogie théologique de l'économie et du gouvernement. Homo Sacer. II, 2, éd. Seuil, 2008), montre que la coupure théologico-politique est moins nette qu'on ne le croirait dans nos sociétés supposées sécularisées et laïcisées. Le cérémoniel du deuil du vieux chef du parti Gheorghe Gheorgiu-Dej en 1965 et la glorification progressive de la figure de son dauphin Nicolae Ceausescu (ayant au passage profité de cette magie sociale qui lui a permis par exemple de glisser du statut de petit autodidacte à celui de docteur honoris causa de la grande université de Bucarest) démontrent que, par-delà des dogmes staliniens du « matérialisme historique et dialectique », la Roumanie demeure une société lourdement trempée dans une indécrottable catholicité (que l'on pense à la question de l'avortement dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu).

 

http://images.allocine.fr/c_100_100/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/83/25/70/19697121.jpgEnfin, la cinquième et dernière vertu du film d'Andrei Ujica appartient autant à sa structure narrative ainsi qu'à son titre même. On en effectivement l'impression devant L'Autobiographie de Nicolae Ceausescu d'un long flash-back imaginé par un homme qui lève les yeux au ciel en se souvenant lors de son procès à quel point sa petitesse fut immense. Cet homme comme pris « en flagrant délit de légender » aurait dit Gilles Deleuze, et dont la légende s'est imprimée sur la pellicule de milliers d'heures lissées par le fer à repasser de la machine de propagande totalitaire, n'aura jamais pu les empêcher d'exprimer plus et mieux que ce qui avait été initialement prévu. On comprend alors finalement que Nicolae Ceausescu fut un homme au fond sans biographie (y compris dans ces home-movies, ces petits films familiaux tournés en super-8 qui prolongent le geste propagandiste général), un individu quelconque et sans qualité parlé par la machine collective dont il fut le porte-parole privilégié. Un homme et rien qu'un homme qui ne pouvait décemment croire que la fête fût un jour finie, et qui ne pouvait imaginer que la croyance collective reliant l'Etat et la société roumaine se dissoudrait dans les vapeurs du néolibéralisme occidental. Le « grand Autre » qui est cette fiction dont se soutient toute structure symbolique n'a aucune consistance comme le disait hier Jacques Lacan et comme le répète aujourd'hui Slavoj Zizek : ni Dieu, ni le Parti, ni le Peuple fabriqué dans les scènes de masse produites par la propagande du communisme autoritaire. Et encore moins le « Conducator » qui s'est longtemps satisfait d'une fiction dont il était le centre symboliquement rayonnant, jusqu'à ce qu'un imaginaire, autrement dit le soutien désirant d'une croyance collective, vienne à manquer. La salle de classe comme lieu accueillant le procès de Nicolae Ceausescu et de sa compagne ne symboliserait finalement pas autre chose : ce petit homme n'a pas encore vécu, et, déjà si vieux, de tout façon ne vivrait jamais. « Le dernier mais spectaculaire exemple de cette logique compulsive de la pure apparence a été la chute de Ceaucescu. Son erreur décisive, probablement la cause immédiate de sa perte, a été sa décision, après le massacre de Timisoara, d'organiser à Bucarest une gigantesque manifestation de soutien à son propre régime, pour prouver à l'Autre que les apparences étaient sauves. Mais la foule n'était plus prête à jouer le jeu et le charme était rompu (…) Ceaucescu ne croyait décidément pas au soutien du peuple. Ce à quoi il croyait, c'était à l'Autre ! » (Slavoj Zizek, L'Intraitable, ibid., p. 25).


2/ Duch, le maître des forges de l'enfer (2011) de Rithy Panh :

L'idéologie faite langue et corps

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/87/70/61/19958945.jpgL'ethnologue féru de religions François Bizot, lorsqu'il a été fait prisonnier par les communistes cambodgiens (les khmers rouges) en 1971, a eu à plusieurs reprises l'occasion de s'entretenir avec le maître du camp de rééducation d'Anlong Ven (dit M13), Kang Kek Leu (ou Kaing Guev Eak) surnommé « Douch » (ou « Duch »). Le récit de sa détention puis de sa désignation par les khmers comme interprète du comité de sécurité militaire chargé des étrangers auprès des autorités françaises dans la capitale Phnom Penh arrachée de ses occupants Viêt-Cong le 17 avril 1975 s'intitule Le Portail (éd. La Table ronde, 2000). Cet ouvrage remarquable contient plusieurs descriptions de l'homme qui est devenu, pendant les quatre années (entre 1975 et 1979) du règne du Kampuchéa démocratique, l'un des responsables de la police politique du régime (le Santebal). Il fut également le dirigeant de la prison de Tuol Sleng, un lycée devenu un lieu de torture des individus considérés comme opposants dont le nom secret fut alors S21, et où plus de 12.000 personnes furent assassinées. « Douch n'avait que deux visages : un regard franc et ouvert sur des lèvres largement retroussées ou des yeux muets tombant sur une bouche fermée » écrit François Bizot (p. 70) qui explique plus loin que « cet homme terrible ne connaissait pas la duplicité mais seulement des principes et des convictions » (p. 120). Cet homme est le sujet du nouveau long métrage documentaire de Rithy Panh. Rescapé des camps de travail khmers rouges où périrent ses parents ainsi qu'une grande partie de sa famille, il a fui avec l’une de ses sœurs le Cambodge en 1979 en passant par le camp thaïlandais de Mairut, pour atteindre la France un an plus tard (cf. L'Elimination écrit en collaboration avec Christophe Bataille, éd. Grasset, 2012). Le génocide perpétré par les khmers rouges durant la seconde moitié des années 1970 et ayant entraîné la mort de 1,7 millions de Cambodgiens (soit presque le tiers de la population nationale) peut être qualifié de « politicide », au sens où à la race comme critère d'extermination des nazis s'est ici substituée l'insuffisante adhésion idéologique comme preuve objective de la trahison et de la mort. Le « politicide » (un concept dont pourtant se méfie étrangement Rithy Panh lui préférant le terme moins euphémique et plus générique de génocide) constitue le noyau irradiant obscurément toute son œuvre cinématographique dominée par le désir de rendre justice de la survivance de son peuple comme lui éternellement blessé. S 21, la machine de mort khmère rouge (2003) était pour sa part consacré à la prison de Tuol Sleng dirigée par la main de fer de Duch (seulement sept personnes purent survivre après la fermeture du lieu lors de la prise de Phnom Penh par le Vietnam le 7 janvier 1979 comme prélude à l'effondrement progressif du régime « politicidaire » de Pol Pot mort en 1998 sans avoir jamais été jugé pour ses crimes). Dès lors, Duch, le maître des forges de l'enfer représentera l'autre film complémentaire du précédent et tout aussi nécessaire, concernant le maître d'un lycée de Phnom Penh transformé en camp de torture et de mort où (tré)passèrent entre 16.000 et 20.000 personnes (dont la belle Bophana assassinée parce que ses lettres d’amour cryptées étaient considérées comme des preuves de sa trahison politique : Bophana, une tragédie cambodgienne en 1996). Le camp de la torture d’hier est aujourd’hui devenu un musée conservant les archives administratives attestant de la machine de mort. Il était constamment question de Duch dans S 21, et son ombre fantomatique errait dans les salles et les couloirs entre les interstices desquels le cinéaste cambodgien a demandé à ses anciens locataires, gardiens, administrateurs et deux survivants revenus sur les lieux du crime (le mécanicien de travaux publics Chum Mey et le peintre Van Nath décédé depuis le 5 décembre 2011), de rejouer le petit théâtre de la cruelle discipline khmère. Tout un système concentrationnaire et exterminateur pouvait ainsi rejaillir de la profondeur des corps, retrouvé à partir de la mémoire enfouie des gestes dont la représentation (y compris picturale s'agissant des toiles de Van Nath) instruisait le procès d'une histoire collective réappropriée, par-delà l'amnésie des uns et l'amnistie des autres, et surtout par-delà l'irréductible différence entre ceux qui hier occupaient la position de bourreau et les autres celle de victime, par l'ensemble de ses protagonistes ayant survécu. « Le geste n'est pas un élément absolument non linguistique, mais quelque chose qui entretient avec le langage le rapport le plus intime et surtout une force agissant dans la langue même, plus ancienne et originelle que l'expression conceptuelle » avance Giorgio Agamben (« Komerell, ou du geste » in La Puissance de la pensée. Essais et conférences, éd. Payot & Rivages, 2011, p. 274). Et c'est précisément parce que fait défaut l'expression ou la mémoire conceptuelle que vient suppléer l'expression ou la mémoire corporelle à partir du moment où il s'agit impérativement de dire ce qui n'est pas dicible, de dire, au-delà de l'indicible, l'indicible lui-même (cf. Astrid von Busekist, « L'indicible » in Raisons politiques, 2/2001, n°2, p. 89-112 : ici).

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/87/70/61/19958921.jpgLe théâtre des gestes des victimes et des bourreaux, de S 21 possède une valeur cathartique d'exorcisme collectif rappelant extraordinairement Les Maîtres fous (1955) de Jean Rouch qui rendait compte pour sa part de l'existence de la secte des Hauka au Ghana faite d'immigrés pauvres rejouant violemment les formes coloniales qui les opprimaient comme pour en extirper le mauvais esprit (idéologique). Après Bophana et son portrait de l’être personnifiant l’innocence absolue des victimes et la bêtise radicale des bourreaux, apparaît désormais le visage de Duch qui, retrouvé par le photographe irlandais Nic Dunlop, a été arrêté en 1999, puis écroué et inculpé en juillet 2007 de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de meurtres avec préméditation par le tribunal du génocide cambodgien parrainé par l'ONU. Le procès, débuté en février 2009, s'est clos en juillet 2010 avec une condamnation à 35 ans de réclusion pour crimes contre l'humanité (à cette date, il ne lui restait que 19 années à purger). L'accusé ainsi que les parties civiles ont fait appel, et un nouveau procès a commencé le 28 mars de l'année dernière pour finalement déboucher le 3 février 2012 à une condamnation à perpétuité pour meurtre, torture, viol et crimes contre l’humanité. C'était dans l'attente de ce nouveau procès que Rithy Panh a entamé le tournage de son documentaire, dont la première grandeur tient en sa seule réalisation. Qu'un homme comme le cinéaste, dont la vie a été irrémédiablement brisée par un régime politique parfaitement exemplifié par la personne de Duch, puisse réaliser un film consacré à ce dernier sans jamais vouloir instruire un nouveau procès redoublant de ses jugements unilatéraux les sentences judiciaires officielles. Qu'un tel artiste veuille strictement s'en tenir aux propos d'un homme en regard duquel il ne triche jamais afin de comprendre peut-être (et l'on sait que Primo Levi refusait ce terme, tant il craignait que la compréhension induise in fine la justification), plus sûrement de toucher du doigt (ou de sa petite caméra DV) les mystères d'une voix et d'un visage humain, si proche, dont les replis sont pourtant symboliquement bourrelés du sang de milliers d'innocents, si loin. Duch propose ainsi une expérience radicale, parce que soutenu par un sens éthique implacable. Ce film tout aussi inoubliable que S 21 expose un visage et une voix dont les mimiques et les tressautements disent plus que ce que l'ancien chef des bourreaux ne saurait articuler logiquement, au-delà de ses effets de manche ou de séduction calculés. A son corps défendant, aurait dit Michel Foucault. « Même sans témoins un visage a une mimique ; et on ne peut savoir si ce qui laisse à sa surface l'empreinte la plus profonde ce sont les gestes avec lesquels il se comprend avec les autres ou ceux qui lui sont imposés par la solitude ou par l'entretien avec soi-même. Souvent un visage semble nous raconter l'histoire de ses moments solitaires » (Max Komerell cité par Giorgio Agamben, idem). Les raisons structurelles du génocide ou du politicide, son visage et sa voix, ses silences et ses gestes s'en font les inconscients témoins. Les symptômes d'une violence jamais vraiment disparue, toujours là, affreuse et pourtant toujours légitimée.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/87/70/61/19958920.jpg« Le corps de l'ennemi dans le documentaire n'est pas transféré sur un autre corps, celui d'un acteur ; il est là ''pour de vrai'', ''en chair et en os'', présence réelle devant la caméra, menace ou ruse mais en même temps morceau d'humanité bien humainement vivante, jusque dans ce qu'elle aurait d'odieux ou de haïssable » explique justement Jean-Louis Comolli dans un article intitulé « Comment filmer l'ennemi ? » (in Voir et pouvoir. L'innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire, éd. Verdier, 2004, p. 393). Et il ne s'agissait dans son cas particulier « que » des candidats du Front National, Bruno Mégret et Jean-Marie Le Pen, lors des élections régionales de Provence-Alpes-Côte d'Azur en 1992. Mais un bourreau qui porte la responsabilité de la torture et de la mort de plus de 12.000 personnes au moins ? S'il a fallu à Rithy Panh un extrême courage pour pouvoir se tenir en face de cet homme en regard de tout ce qu'il symbolise, et cela sans personnellement défaillir ni éthiquement faillir à la justesse esthétique d’un film ayant refusé de dresser un nouveau tribunal, il a fallu également une toute aussi extrême intelligence stratégique pour ne pas laisser advenir un espace neutre à librement investir par l'ancien bourreau afin de s'offrir la possibilité inédite d'une nouvelle défense de son passé. « Ce corps non aimé est l'épreuve de vérité du documentaire, qui ne sait, ni ne doit, ni ne peut s'en débarrasser. L'ennemi a beau être ce qu'il est, des pourparlers sont en cours, des pactes en vue, il faut bien se mettre d'accord et nouer avec lui une relation comme avec n'importe quelle autre personne filmée, amie ou neutre. Comment conduire cette relation, voilà qui engage le cinéaste et façonne le film » (Jean-Louis Comolli, opus cité, p. 393-394). On n’oubliera jamais comment Claude Lanzmann avait conçu Shoah (1985) à partir de la tripartition (les victimes, les témoins, les bourreaux) conceptualisée par l'historien du judéocide Raul Hilberg l’autorisant, au prix de grands risques, à inventer et réussir mille tours afin d’interviewer d'anciens nazis (Josef Oberhauser, Franz Suchomel, Walter Stier, Frantz Schalling et Frantz Graesler). De son côté, Rithy Panh a dû également mettre en œuvre plusieurs subtiles tactiques afin d'empêcher que son film ne se transmue en nouveau tribunal prononçant tantôt (du point de vue de l'intervieweur) une condamnation morale, tantôt (du point de vue de l'interviewé) un acquittement symbolique. Des 300 heures de rushs accumulées par le documentariste, à peine 60 minutes ont été conservées pour un film dont la durée dépasse à peine 100 minutes. C'est une heure d'un entretien dont Rithy Panh n'a pas conservé les questions posées, et qui se trouve en fait disséminée et reconstruit aux quatre coins d'un film proposant par ailleurs d'inscrire la parole de l'ancien chef de la prison de Tuol Sleng dans le mouvement fragmentaire d'un montage incessant. Combinant de multiples sources archivistiques et audiovisuelles, ce montage est tramé d’images des archives filmées pour les besoins de la propagande khmère rouge, d’autres images tournées à l'occasion du film S21 et montrées à Duch par le biais d'un ordinateur, en passant par les photocopies de dossiers administratifs, de citations idéologiques et de photographies de prisonniers conservées dans l'ancien camp devenu musée. Le recours au format carré 1.33 : 1 induit déjà un resserrement autour du visage de Duch (quand il est filmé en gros plan) ou de son buste (quand il est filmé en plan américain) qui exprime un désir formel de concentration. La seule échappatoire consiste donc dans le recours aux archives qui viennent constamment interrompre le filmage de la personne de Duch. La contradiction apportée aux dires euphémiques du bourreau se trouve alors associée au maintien continu du flux de sa parole afin de faire de celle-ci le liant symbolique d'une vérité (celle du régime délirant et autodestructeur des Khmers rouges) sinon éparpillée dans toutes les formes phénoménales ou sensibles prises par le Kampuchéa démocratique. Ce mouvement complexe de fragmentation et de va-et-vient à la fois entre la figure du bourreau exigeant de la concentration lorsqu'il apparaît à l'écran et la masse hétérogène d'images derrière lesquelles il disparaît momentanément et que pourtant seule lie sa voix est autant la preuve de la rigueur à la fois analytique et éthique de Rithy Panh, que celle du dynamisme esthétique de son film. Si la fragmentation empêche par exemple le piège de la personnalisation (toute l'horreur khmère rouge identifiée à et rabattue sur Duch), la concentration n'autorise pour autant pas à reléguer l'incontestable responsabilité détenue entre les mains de l'ancien bourreau à l'époque de sa terrible administration du camp S 21.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/87/70/61/19958923.jpgSi l'agencement d'images hétérogènes manifeste le caractère systémique de l'oppression spécifique au régime politique dont Sihanouk, Pol Pot et Khieu Samphan étaient alors les plus hautes figures, le mode de défense avancé par Duch finit aussi par trahir la vérité structurale d'une défense qui fut celle d'autres fonctionnaires du meurtre, à l'instar d'Adolf Eichmann lors de son procès à Jérusalem en 1961. On songe à la fameuse « banalité du mal » théorisée par Hannah Arendt dans son ouvrage alors controversé Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (éd. Gallimard, 1966). On songe encore aux « normopathes » décrits par le fondateur de la psychodynamique du travail Christophe Dejours dans Souffrance en France (La banalisation de l'injustice sociale, éd. Seuil, 1998) qui montre les mécanismes inhumains d'humiliation et de déresponsabilisation prônés au nom des normes de rentabilité actionnariale requise (ce qu'Etienne Rodin nomme dans un ouvrage éponyme justement l'« horreur managériale » publié par les éditions de L'Echappée en 2011). C'est, sans verser dans l'équivalence des formes et des conséquences spécifiques de l'oppression, tout le paysage d'une certaine modernité étatique et administrative, gestionnaire et instrumentale (« biopolitique » aurait à nouveau dit Michel Foucault), dont nous ne sommes toujours pas sortis, et qui apparaît dans les traits du visage, la main gauche abîmée et l'aspect doucereux de la voix de Duch. Cet homme banal ou ordinaire, pour complaire à un régime dont il craignait lui aussi la violence et dont il avait également fait sienne la légitimité idéologique, est ainsi passé du statut d'excellent professeur de mathématiques à celui de bourreau exceptionnellement appliqué. Ce faisant, il incarne le poids écrasant de l'héritage occidental, de l'Etat colonial à l'époque où le Cambodge était fondu avec le Vietnam dans les possessions indochinoises de la France jusqu'en 1952, à l'Etat stalinien alors valorisé par le Parti communiste français qui était le modèle de référence des khmers rouges. « Le composé meurtrier était fait d'un mélange d'ambition typiquement moderne visant à redessiner et reconstruire la société, et d'une concentration typiquement moderne de pouvoir, de ressources et de compétences administratives » écrit Zygmunt Bauman dans son ouvrage Modernité et holocauste (éd. La Fabrique, 2002 [1989 pour la première édition], p. 135). Et, encore une fois sans tomber dans l'écueil de la déraisonnable comparaison qui ne veut pas faire autre chose que rabattre les systèmes d'oppression les uns sur les autres sans s'intéresser à leurs irréductibles spécificités, ce que le sociologue anglo-polonais met en avant dans la phrase citée vaut structuralement pour l'oppression khmère rouge, même si la violence idéologique de classe a ici remplacé la fureur raciste propre au nazisme. Il n'est donc pas incohérent que Rithy Panh cite dans son ouvrage L’Elimination, ainsi que lors du générique-fin de son documentaire Victor Klemperer, l'auteur de LTI, la langue du troisième Reich. Carnets d'un philologue (éd. Albin Michel, coll. « Bibliothèque Idées », 1996 [1947 pour la première édition]), ce philologue juif qui a su montrer courageusement en plein cœur de l'Allemagne en cours de nazification que la langue asservie avait participé à cette entreprise politique de décervelage massif. C'est d'ailleurs à l'occasion de la question de l'endoctrinement idéologique tel qu'il modèle encore le corps de Duch, ce dernier pouvant citer dans le texte et en français La Mort du loup d'Alfred de Vigny et Friedrich Engels, que se manifestent de manière symptomatique les résidus persistants d'une pensée figée sur laquelle l'ancien bourreau ne semble pas encore prêt de revenir, malgré la conversion au christianisme, la lecture des poésies de l’ancien résistant Stéphane Hessel et les pardons adressées aux victimes et la reconnaissance relative de ses crimes. La captation de ces moments furtifs mais prégnants assure et confirme la puissance esthétique de la vision documentaire de Rithy Panh, capable d'enregistrer et de consigner par le biais des gestes et les mimiques, les inflexions vocales et les cambrures, toute l'indicible horreur d'un monde encore contenu dans les plis de sa voix et de son corps. La réitération du système de défense de Duch, expliquant qu'il a été comme les autres l'otage de l'Angkar (l'organisation politique) et du Kampuchéa démocratique, et disant qu'il n'a assuré que des fonctions de police sans en assumer le caractère politique, n'empêche pas ce moment si terriblement expressif où l'ancien bourreau affirme l'éthique hygiéniste du travail bien fait. En même temps que celui qui ne travaille pas bien doit de son point de vue disparaître, comme balayé d'un revers de main à l'image de celui qu'il fait, du geste qu'il accomplit de manière à la fois si sèche et si tranchante. L'ancien bourreau persiste donc dans le vieil homme cultivé qui par ailleurs aime tant rire.

http://images.allocine.fr/c_100_100/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/87/70/61/19958924.jpg« Or, n'était-ce pas l'homme en lui qui était le danger ? Car je n'avais pas devant moi un monstre abyssal, mais un être humain que la nature avait conditionné pour tuer, affilant son intelligence telles les dents du requin ou du loup... quoiqu'en prenant grand soin de ne pas lui ôter sa physiologie humaine. Ainsi qualifié, ses maîtres l'utilisaient comme le rouage d'une vaste horlogerie qui le dépassait » résume François Bizot dans son portrait de l'homme qui lui a, il est vrai, permis de s'en sortir vivant (op. cit., p. 168). Mais s'agissant de Rithy Panh, qui n'aurait probablement pas survécu à Duch s'il avait été interné dans le camp de S 21 ? Duch est à la fois notre prochain et notre lointain. Il est même temps cet homme a priori sympathique et cultivé qui a cru en la justesse de ce qu'il faisait et en la justice de l'ordre politique qu'il servait, et ce bourreau qui a parfaitement incarné un des rouages de l'horlogerie (comme machine de mort) khmère rouge. Si Duch en tant qu'ancien bourreau occupe la position structurale en dehors de laquelle il est impossible de savoir de façon synthétique (si la chose était entièrement possible...) ce qui a motivé et configuré le politicide khmer rouge, il incarne également le point de passage obscur, presque impensable, quasi-insoutenable, où l'humain et l'inhumain s'entremêlent et se confondent. Duch, le bourreau banal et le criminel ordinaire, exemplifie ce que d'autres, depuis la philosophie de Kant, ont nommé le « mal radical » ( Des nouvelles du front cinématographique (39) : Le mal radical au cinéma). « Le sublime se révèle ainsi étrangement proche du Mal : la dimension qui s'annonce dans le chaos sublime (la mer déchaînée, les éboulements en haute montagne, et ainsi de suite), c'est la dimension même du mal radical, c'est-à-dire la dimension d'un mal dont la nature est purement ''spirituelle'', suprasensible, et non ''pathologique''. Ce qu'il nous faudrait garder à l'esprit ici, c'est l'asymétrie entre le bien et le mal : le fait que ''le mal n'est pas beau'' signifie qu'il ne peut être représenté, pas même symboliquement, au moyen d'une analogie, c'est-à-dire qu'il est en un sens plus purement ''spirituel'', plus suprasensible que le bien – le mal radical est quelque chose de si terrible qu'il est à peine concevable comme une pure possibilité mentale, et en aucune manière représentable » soutient en effet Slavoj Zizek (in Jacques Lacan à Hollywood, et ailleurs, éd. Jacqueline Chambon/Actes sud, 2010 [1992 pour la première édition], p. 251-252) qui s'appuie particulièrement ici sur l'analytique du sublime kantienne (cf. §§ 43-54 de la Critique de la faculté de juger publiée en 1790). Ce que nous retiendrons ici consiste à dire ceci : le mal radical veut universaliser le rabat de la maxime de l’universalité éthique au profit de la seule satisfaction subjective d'intérêts particuliers. Le mal radical n’est pas l'œuvre de la pulsion animale ou bestiale, mais c'est bien l'éthique (ici la version hyper-idéologisée et stalinienne de la pensée marxiste ayant modelé les principes et les convictions de Duch pour reprendre ici les mots de François Bizot) au service d'une destruction humaine ainsi légitimée (et « spiritualisée »), notamment dans cette combinaison de rationalité et d'efficacité que le geste de la main du spirituel Duch décrit précédemment ramasse de manière fulgurante et monstrueuse. Dans la terminologie philosophique de L'Ethique (éd. Nous, 2003) d'Alain Badiou, le mal saisi à partir d'une éthique des situations circonstanciée se comprend triplement comme corruption de l'Evénement auquel un simulacre s'est substitué, comme avilissement de la Fidélité remplacée par la trahison, et comme désastre de la Vérité identifiée à une puissance totale, massive et sans reste (l'Etat). La triple lutte légitime contre le pouvoir colonial français, la puissance impérialiste étasunienne et le concurrent régional vietnamien aura entraîné l'un des simulacres parmi les plus destructeurs et les plus accomplis de l'idée communiste, avilie et trahie parce que confondue avec l'Etat, l'idéologie et le progrès opposés à toutes les formes culturelles et traditionnelles du pays, sans exception. Une superstition (le scientisme) chasse l'autre (l'obscurantisme), mais la violence demeure, moderne certes et non plus archaïque, si spirituel mais si barbare. Les anticommunistes voudraient se réjouir, et ils sauront également s’appuyer sur les passages de L’Elimination consacré à l’aveuglement des intellectuels s’exprimant en 1979 (parmi eux, Noam Chomsky et Alain Badiou) comme à l’obscurité contenue par les expériences dramatiques du communisme réel tout le long du 20ème siècle. Mais ils ne le pourront pas longtemps : le générique-fin de Duch, le maître des forges de l'enfer mentionne en hommage, outre le philologue Victor Klemperer et le peintre Van Nath, Karl Marx. Le refus du procès de Duch sera aussi le procès refusé du communisme que d'aucuns souhaiteraient renouveler après les acrobaties et les arguties de l'historie

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 23:02
1/ Une première chose importante : le gel des dotations globales de fonctionnement depuis 2011 (austérité oblige) pèse lourdement sur le budget des collectivités et en conséquence sur leur fonctionnement. Autrement dit, la suspension de l'indexation sur l'inflation des recettes fiscales que l'Etat doit aux collectivités territoriales depuis la première loi de décentralisation (foncier bâti et non bâti, ancienne taxe professionnelle ou TP devenue contribution économique territoriale ou CET, etc.) s'accompagne à la fois du retard dans la perception des subventions et de la surestimation par l'Etat des recettes fiscales attendues (s'agissant notamment de l'ancienne TP dont le ravalement dénommé CET coûte aux administrés la somme de 9 milliards d'euros par an : cf.  Feu libéral sur les collectivités territoriales (I)Feu libéral sur les collectivités territoriales (II)Feu libéral sur les collectivités territoriales (III)Feu libéral sur les collectivités territoriales (IV) ; Casser les collectivités territoriales ? C'est le projet UMP pour 2012 !). 

2/ Première conclusion : l'Etat pousse les collectivités territoriales à s'endetter. Si certaines sont contraintes d'augmenter les taux d'imposition locale pour compenser le manque à gagner constaté, les autres qui en ont promis le refus doivent expliquer à leurs administrés que par exemple la taxe d'habitation va augmenter quand même indépendamment du taux (puisque l'Etat a décidé unilatéralement le relèvement de la base fiscale des collectivités). Quant à celles qui financent les associations, et dont on sait par ailleurs qu'elles sont d'une importance stratégique inégalée s'agissant d'entrenir favorablement le tissu social local, le choix sera le plus souvent celui du gel des subventions (comme on l'a dit, la désindexation de ces sommes par rapport à l'inflation) puisque le désengagement (par exemple) municipal induira structurellement le désengagement des autres financeurs. Attaquer les collectivités en les poussant à l'endettement, c'est aussi attaquer les associations locales qui ont déjà largement commencé à subir la fermeture du robinet à subventions.
 
3/ Une autre chose d'importance : à la différence de l'Etat (dont le déficit se monte aujourd'hui à 140 milliards d'euros quand la dette des collectivités territoriales qui peuvent décomplexer s'élève à hauteur de 23 milliards d'euros seulement), les collectivités territoriales ont obligation, eu égard au contrôle de légalité exercé par les préfectures, de faire voter un budget en équilibre. C'est-à-dire un budget dans lequel l'épargne dégagé en 2011 sert surtout en réalité à éponger les emprunts de l'année passée. Le problème, c'est que les banques ne prêtent plus aux collectivités territoriales, ou alors à des taux d'intérêt usuraires (2,5 % en moyenne pour l'ensemble des collectivités). Ou bien alors elles proposent des prêts dits structurés (de type WASP par exemple) quand il ne s'agit pas de crédits toxiques de type de ceux refourgués par Dexia (90 milliards d'euros de dettes : cf. Les collectivités territoriales intoxiquées par Dexia !).

4/ Seconde conclusion : Le gel, voire la baisse relative des dotations globales de fonctionnement d'un côté et de l'autre le blocage des grandes banques alors même qu'elles viennent de bénéficier d'un plan de sauvetage à hauteur de 1000 milliards d'euros autorisent l'Etat à presser les collectivités territoriales à s'inscrire totalement dans la logique de révision (de réduction devrions-nous dire) des politiques publiques (RGPP) initiée depuis 2007. Ce qui signifie un appel à taper dans la masse salariale en réduisant le nombre d'agents travaillant dans les collectivités (plus de 60 % du budget pour certaines communes de Seine-Saint-Denis) sur le mode du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux dans la fonction publique d'Etat (sur la moitié des 160.000 postes supprimés, rappelons que 50 %, soit 80.000 étaient enseignants). Moins d'agents, c'est à la fois moins de travailleurs soustraits de la violence du marché du travail, moins de services publics locaux et plus de délégation de service public ou de partenariats public-privé (PPP) qui, comme on le voit avec le cas de Claude Bartolone et du Conseil Général du 93 qui appellent du pied le privé pour financer une dizaine de collèges, ne signifient rien d'autre que la privatisation lucrative des propriétés sociales locales.
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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 19:16
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DOSSIER : Les agents non titulaires
Dossier publié à l'adresse http://www.lagazettedescommunes.com/104902/17-questions-sur-la-loi-%c2%ab-contractuels-%c2%bb/

FONCTION PUBLIQUE
17 questions sur la loi « contractuels »
La loi n° 2012-347 du 12 mars 2012 relative à l’accès à l’emploi titulaire et à l’amélioration des conditions d’emploi des agents contractuels dans la fonction publique, à la lutte contre les discriminations et portant diverses dispositions relatives à la fonction publique a été publiée au JO le 13 mars. Décryptage en 17 questions.
Adopté en seconde lecture le 20 février au Sénat, le 1er mars à l’Assemblée nationale, après la réunion d’une commission mixte paritaire qui l’a harmonisé, le texte final [1] comprend 133 articles.
  • Le titre I «Dispositions relatives à la lutte contre la précarité dans la fonction publique» définit l’accès à la titularisation des contractuels (art. 13 à 23 pour la fonction publique territoriale)
  • Le titre II «Encadrement des cas de recours aux agents contractuels» précise le recours aux contrats (art. 40 à 46 pour la FPT)
  • Le titre III fait évoluer les dispositions relatives à l‘égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (art. 50 à 58). Il comprend des dispositions sur le recrutement et la mobilité, entre corps et cadres d’emplois notamment (art. 59 à 78) et pour les membres
des juridictions administratives et financières (art.79 à 96).
  • Le titre IV transpose dans la loi, pour la fonction publique territoriale, de récentes dispositions sur le dialogue social (art. 97 à 108).
  • Le titre V a trait aux centres de gestion de la fonction publique territoriale (art.109 à 113), à la limite d’âge des agents contractuels (art. 115 à 117), à l’encadrement supérieur territorial (art. 118 à 124) et au télétravail (art. 133).

1 – Combien d’agents territoriaux sont potentiellement concernés par la loi ?

Le nombre de contractuels est évalué à 891 000 dans les trois fonctions publiques (17 % des 5,3 millions d’agents publics). Parmi eux, 374 200 travaillaient dans la fonction publique territoriale en 2008, soir un agent territorial sur cinq.
D’après l’étude d’impact du projet de loi [2], sur 200 000 agents non titulaires recrutés sur emplois permanents, 61 000 disposent d’un contrat à durée indéterminée (CDI) tandis que 48 000 ont été recrutés en contrat à durée déterminée (CDD) de 3 ans maximum, renouvelable et ouvrant droit au CDI.
A ces chiffres, s’ajoute une part, difficile à déterminer, des 240 000 agents non titulaires recrutés sur emplois non permanents, dont 105 000 sur des besoins occasionnels.
La nouvelle loi pourrait donc susciter 40 à 50 000 titularisations et 100 000 CD-isations, toutes fonctions publiques confondues.

2 – Quelles sont les nouvelles modalités de titularisation des agents territoriaux ?

Des « recrutements réservés valorisant les acquis professionnels », qui seront précisés par décrets en Conseil d’Etat, vont être organisés durant quatre ans à compter de la publication de la loi, le 13 mars 2012.
Ils prévoient :
  • Des « sélections professionnelles » réalisées par une commission d’évaluation professionnelle organisée dans la collectivité, l’EPCI ou dans les centres de gestion.
    Cette commission procédera à l’audition de chaque agent et se prononcera sur son aptitude à exercer les missions du cadre d’emploi auquel la sélection donne accès.
    Elle établira ensuite, par cadre d’emplois et par ordre alphabétique, la liste des agents aptes à être intégrés. L’autorité territoriale nommera, ensuite, ces agents, en tant que fonctionnaires stagiaires.
  • Des « concours réservés » donnant lieu à l’établissement de listes d’aptitude dans lesquelles les collectivités pourront puiser pour leurs recrutements, comme après un concours territorial classique.
  • Des « recrutements réservés sans concours » donnant l‘accès au premier grade des emplois de catégorie C, sans être automatiques. C’est l’autorité territoriale, maire ou président de la collectivité, qui nommera les candidats, en fonction du programme pluriannuel d’accès à l’emploi titulaire de la collectivité ou de l’EPCI.

3 – Qui bénéficiera des « recrutements réservés » ?

  • Les agents contractuels de droit public en poste au 31 mars 2011, s’ils occupent un emploi permanent (1) [3] .
  • Les agents en contrat à durée déterminée ou dont le contrat a cessé entre le 1er janvier et le 31 mars 2011, si la durée de leurs services publics effectifs est au moins égale à quatre ans, en équivalent temps plein, au cours des six ans précédant le 31 mars 2011, ou à la date de clôture des inscriptions au recrutement auquel ils postulent. Dans ce cas, deux des quatre ans doivent avoir été accomplis au cours des quatre ans précédant le 31 mars 2011.
    Les autres années de services doivent avoir été accomplies dans la collectivité ou l’établissement public qui emploie, au 31 mars 2011, le candidat à la titularisation ou qui l’a employé entre le 1er janvier et le 31 mars 2011.
  • Les agents remplissant les conditions d’accès à un contrat à durée indéterminée au 13 mars 2012.
  • Les agents à temps non complet travaillant au moins à mi-temps dans la fonction publique territoriale ou hospitalière, à 70 % au moins dans la fonction publique de l’Etat.
  • Les fonctionnaires et les contractuels de droit public de la ville et du département de Paris.

4 – Qui ne pourra pas être titularisé ?

  • Les agents employés pour faire face à un besoin lié à un accroissement temporaire ou saisonnier d’activité, dans la mesure où ils ne rempliront pas les conditions de durée, leurs contrats ne pouvant être reconduits au-delà de deux ans.
  • Les agents licenciés pour insuffisance professionnelle ou faute disciplinaire après le 31 décembre 2010.
  • Les collaborateurs de groupes d’élus, dont les contrats ne peuvent être affectés à un emploi permanent et ne donnent pas droit à titularisation.
    Engagés en CDD pour une durée maximale de trois ans, renouvelable dans la limite du terme du mandat de l’assemblée délibérante, ils ne peuvent voir leur contrat renouvelé au-delà de six ans que par décision expresse de l’autorité territoriale, pour une durée indéterminée.
  • Les personnes qui n’ont pas la nationalité française ou ne font pas partie de l’espace économique européen ou suisse, sauf exceptions pour certains corps, accessibles par concours, de professeurs de l’enseignement supérieur ou de médecins des établissements hospitaliers. Mais aucune condition de nationalité n’étant exigée des agents non titulaires, ils peuvent accéder aux CDI comme leurs collègues, s’ils sont titulaires d’un titre de séjour les autorisant à travailler en France.

5 – Quels métiers et cadres d’emplois sont concernés par les titularisations ?

Les décrets en Conseil d’État détermineront, en fonction d’objectifs de gestion, les cadres d’emplois et grades auxquels les agents pourront accéder. Pour chacun, ils fixeront le mode de recrutement et les conditions de nomination et de classement des agents déclarés aptes.
Dans chaque collectivité, dans les trois mois suivants la publication de ces décrets, l’autorité territoriale présentera, pour avis, au comité technique compétent, un rapport sur la situation des agents contractuels remplissant les conditions pour être titularisés, ainsi qu’un programme pluriannuel d’accès à l’emploi titulaire, qui sera soumis au vote de l’assemblée délibérante.
Ce programme déterminera, en fonction des besoins de la collectivité ou de l’EPCI et des objectifs de gestion prévisionnelle des effectifs, des emplois et des compétences, les cadres d’emplois ouverts aux recrutements réservés, leur nombre et leur répartition entre sessions de recrutement. Il pourra mentionner les prévisions sur quatre ans de transformation des CDD en CDI.

6 – Qui participe à la commission d’évaluation professionnelle ?

Organisée par la collectivité, l’EPCI ou par le centre de gestion de leur ressort géographique, elle se compose de l’autorité territoriale ou de la personne qu’elle désigne, d’une personnalité qualifiée, qui préside la commission, désignée par le président du centre de gestion du ressort de la collectivité ou de l’établissement, et d’un fonctionnaire de la collectivité ou de l’établissement appartenant au moins à la catégorie hiérarchique dont relève le cadre d’emplois auquel le recrutement donne accès. Ce membre peut changer si la commission se prononce sur des cadres d’emplois différents.
Si le recrutement est confié au centre de gestion, la commission est présidée par le président du centre ou par la personne qu’il désigne et qui ne peut être l’autorité territoriale d’emploi.
Elle se compose, en outre, d’une personnalité qualifiée, extérieure à la collectivité qui recrute, désignée par le président du centre de gestion et d’un fonctionnaire de la collectivité ou de l’établissement appartenant au moins à la catégorie du cadre d’emplois du recrutement. Il peut changer si la commission se prononce sur l’accès à des cadres d’emplois différents.
À défaut, la commission comprend un fonctionnaire issu d’une autre collectivité ou d’un autre établissement remplissant cette condition.

7 – Comment se calcule l’ancienneté des agents à temps partiel en CDD ou à temps non complet en CDI ? Et pour les agents transférés ?

Si leur temps de travail est égal ou supérieur au mi-temps, leurs services sont assimilés à un temps complet. 
Si cette quotité est inférieure au mi-temps, leurs services sont assimilés aux trois quarts d’un temps complet.
 Les CDI à temps partiel peuvent bénéficier de la loi s’ils exercent au moins un mi-temps.
Lors d’un transfert de compétences d’un service public administratif, l’ancienneté du précédent contrat établi par une personne morale de droit public reste acquise.

8 – Les titularisations susciteront-elles des promotions ?

Non. Seules les candidatures correspondant à la nature et à la catégorie hiérarchique des fonctions exercées durant quatre ans seront prises en compte. Si les fonctions exercées ont relevé de catégories hiérarchiques différentes, le droit d’accès à la FPT ne s’exercera que dans la catégorie inférieure dans lequel l’agent a exercé le plus longtemps.

9 – Que se passe-t-il si un contractuel réussit un concours correspondant aux fonctions qu’il occupe ?

Lorsqu’un agent non titulaire recruté sur un emploi permanent est inscrit sur une liste d’aptitude d’accès à un cadre d’emplois dont les missions englobent l’emploi qu’il occupe, il doit obligatoirement être, au plus tard au terme de son contrat, nommé en qualité de fonctionnaire stagiaire par l’autorité territoriale.

10 – Les assistantes maternelles entrent-elles dans le champ du dispositif ?

Non. Les 55 758 assistantes maternelles demeurent hors champ du projet de loi, car leurs conditions de recrutement et d’emploi, distinctes des règles de droit commun, se justifient par la nature particulière de leurs missions. Les contrats aidés et les contrats d’apprentissage, qui sont des contrats de travail de droit privé, sont eux aussi exclus du champ d’application de la loi.

11 – Combien coûtera la titularisation des agents aux collectivités ?

L’étude d’impact du projet de loi, disponible sur le site du Sénat, mentionne que le dispositif sera mis en œuvre à coût constant, mais que son surcoût est estimé, pour les collectivités, à 220 millions d’euros, soit 1700 euros par an et par agent concerné, sur la base d’une rémunération brute moyenne de 1900 euros.
Effective si 130 000 agents territoriaux éligibles étaient titularisés, selon l’hypothèse la plus haute (CDI actuels + CDI-sés par la loi + CDD relevant de l’échelle 3), la hausse serait liée au différentiel entre cotisations patronales vieillesse et retraite qui passeront de 13,31 % pour les contractuels en dessous du plafond de la sécurité sociale à 27,8 % du traitement hors primes pour les titulaires.
Une économie devrait cependant être générée sur les cotisations maladie, maternité, invalidité, décès, inférieure de 3,1 points pour les fonctionnaires et l’assiette de cotisation se limitant au traitement brut hors primes.
Le coût de l’organisation des examens professionnalisés réservés reste difficile à évaluer. Il dépendra des choix des collectivités dans le cadre de leurs programmes pluriannuels d’accès à l’emploi titulaire.
Avec 130 000 contractuels éligibles dans la FPT, le coût d’un entretien étant estimé à 35 euros par candidat, il pourrait en coûter 4,5 millions d’euros sur la période de quatre ans où les titularisations seront possibles.

12 – La loi encadre le recours aux contractuels. A quelles conditions peuvent-ils être recrutés ?

Les collectivités et établissements publics peuvent recruter temporairement des agents contractuels sur des emplois non permanents pour faire face à un besoin lié à :
  • Un accroissement temporaire d’activité, pour une durée maximale de douze mois, compte tenu le cas échéant du renouvellement du contrat, pendant une même période de dix-huit mois consécutifs.
  • Un accroissement saisonnier d’activité, pour une durée maximale de six mois, compte tenu le cas échéant du renouvellement du contrat, pendant une même période de douze mois consécutifs.
Par dérogation, elles peuvent pourvoir des emplois permanents :
  • Pour assurer le remplacement temporaire de fonctionnaires ou d’agents contractuels autorisés à exercer leurs fonctions à temps partiel ou indisponibles en raison d’un congé annuel, d’un congé de maladie, de grave ou de longue maladie, d’un congé de longue durée, d’un congé de maternité ou pour adoption, d’un congé parental ou d’un congé de présence parentale, d’un congé de solidarité familiale ou de l’accomplissement du service civil ou national, du rappel ou du maintien sous les drapeaux ou de leur participation à des activités dans le cadre des réserves opérationnelles, de sécurité civile ou sanitaire ou en raison de tout autre congé octroyé en application des dispositions réglementaires applicables aux agents contractuels de la fonction publique territoriale.
  • Pour les besoins de continuité du service, pour faire face à une vacance temporaire d’emploi dans l’attente du recrutement d’un fonctionnaire.
Ces contrats à durée déterminée ne peuvent être conclus qu’après communication sur la vacance d’emploi et ne peuvent excéder un an, prolongeable dans la limite totale de deux ans, si la procédure de recrutement d’un fonctionnaire n’a pu aboutir.
Ils sont aussi possible lorsqu’il n’existe pas de cadre d’emplois de fonctionnaires susceptibles d’assurer les fonctions correspondantes.
Pour les emplois de catégorie A, lorsque les besoins des services ou la nature des fonctions le justifient et sous réserve qu’aucun fonctionnaire n’ait pu être recruté.
Pour les emplois de secrétaire de mairie des communes de moins de 1 000 habitants et de secrétaire des groupements composés de communes dont la population moyenne est inférieure à ce seuil.
Pour les emplois à temps non complet des communes de moins de 1 000 habitants et des groupements composés de communes dont la population moyenne est inférieure à ce seuil, lorsque la quotité de temps de travail est inférieure à 50 %.
Pour les emplois des communes de moins de 2 000 habitants et des groupements de communes de moins de 10 000 habitants dont la création ou la suppression dépend de la décision d’une autorité qui s’impose à la collectivité ou à l’établissement en matière de création, de changement de périmètre ou de suppression d’un service public.
Ces contrats à durée déterminée sont conclus pour une durée maximale de trois ans, renouvelables par reconduction expresse, dans la limite de six ans. S’ils sont reconduits au-delà, ils ne peuvent l’être que par décision expresse et pour une durée indéterminée.

13 – Comment un CDD est-t-il transformé en CDI ? Un agent peut-il se voir proposer des fonctions différentes ?

Dès la publication de la loi, la transformation d’un contrat à durée déterminée (CDD) en contrat à durée indéterminée (CDI) doit obligatoirement être proposée aux contractuels qui ont accompli au moins six ans de services publics effectifs au cours des huit ans précédant le 13 mars 2012, dans la même collectivité ou établissement public et dans des fonctions de même catégorie hiérarchique.
Leurs fonctions pourront être modifiées dans le nouveau CDI, au même niveau de responsabilités. Si l’agent refuse ces modifications, il reste sous le régime antérieur.
L’ancienneté requise est réduite à trois ans au cours des quatre ans précédant la loi pour les agents âgés d’au moins 55 ans.
Un contrat déféré au tribunal administratif ne pourra être transformé en CDI qu’après décision définitive confirmant sa légalité.

14 – Une interruption de contrat empêche-t-elle la transformation d’un CDD en CDI?

Les interruptions de moins de trois mois ne font plus obstacle à la « CDI-sation » après six ans de services, ce qui devrait avoir un impact significatif pour les agents employés sur des fonctions scolaires et périscolaires.
En 2008, 100 720 agents des trois fonctions publiques ont été présents dix à douze mois dans l’année et pourront désormais voir leur ancienneté prise en compte.

15 – Un agent en CDI qui change de collectivité perd-il le bénéfice de son contrat ?

Il lui appartient de négocier le maintien de son CDI lors de sa mobilité. En effet, lorsqu’une collectivité propose un nouveau contrat à un agent lié par contrat à durée indéterminée à une autre collectivité ou EPCI pour exercer des fonctions de même catégorie hiérarchique, l’autorité territoriale peut, par décision expresse, lui maintenir le bénéfice de la durée indéterminée.

16 – Que prévoit la loi en cas de licenciement ?

Les décrets fixant les dispositions applicables aux non-titulaires recrutés prévoiront les motifs de licenciement, obligations de reclassement et règles de procédures applicables en fin de contrat.
Actuellement, si les collectivités adhèrent et contribuent à l’Unedic, les agents bénéficient de l’assurance chômage. Si les collectivités s’assurent elles-mêmes contre ce risque, elles versent elles-mêmes les indemnités de licenciement et de chômage. Une étude est en cours, à l’Inspection générale, sur le versement d’une prime de fin de contrat.

17 – De quels moyens de contrôle disposent les représentants du personnel sur les titularisations et CD-isations ?

Présenter au moins tous les deux ans au Comité technique, le Rapport sur l’état de la collectivité, de l’établissement ou du service auprès duquel il a été créé indiquera les moyens budgétaires et en personnel dont dispose la collectivité, l’établissement ou le service.
Il dressera notamment le bilan des recrutements et des avancements, des actions de formation, des demandes de travail à temps partiel. Il rendra compte des conditions dans lesquelles la collectivité ou l’établissement respecte ses obligations en matière de droit syndical. Il présentera des données relatives aux cas et conditions de recrutement, d’emploi et d’accès à la formation des agents non titulaires. Sa présentation donnera lieu à un débat.
Un décret fixera les conditions dans lesquelles des commissions consultatives paritaires, organisées par catégorie et placées auprès des collectivités, établissements ou des centres de gestion examineront des questions individuelles, décisions de mutation interne à la collectivité ou l’établissement, sanction et licenciement des agents non titulaires.
REFERENCES
 
Loi n° 2012-347 du 12 mars 2012 relative à l’accès à l’emploi titulaire et à l’amélioration des conditions d’emploi des agents contractuels dans la fonction publique, à la lutte contre les discriminations et portant diverses dispositions relatives à la fonction publique
 
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12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 20:58

(article tiré du blog des communistes libertaires de la CGT : ici)

 

http://img.over-blog.com/300x217/4/14/28/82/un-million-de-non-titulaires-copie-1.pngL’adoption définitive, le 1er mars dernier, du projet de loi relatif à l’accès à l’emploi titulaire et à l’amélioration des conditions d’emploi des agents contractuels ne lève en rien des ambiguïtés déjà relevées ici (lien). Résorber l’emploi précaire signifie-t-il la titularisation générale ou bien l’accroissement du nombre de CDI afin d’affaiblir le statut protecteur de fonctionnaire ? De la part de l’UMP, il ne faut pas s’attendre à l’augmentation du nombre de fonctionnaires quand la règle drastique de la RGPP a déjà entraîné depuis 2007, sous prétexte de non-reconduction d’un poste sur deux lors d’un départ en retraite, l’anéantissement de 160.000 postes de fonctionnaires.


Un peu moins de précaires mais pour beaucoup moins de fonctionnaires !


Le texte en question est plutôt long et touffu parce qu’il ne s’arrête pas seulement à la question de la précarité (il contient en effet des mesures voulues importantes pour la fonction publique territoriale comme l’instauration de quotas de femmes aux postes à responsabilités, le renforcement des droits et des moyens syndicaux comme des missions des centres de gestion, la réforme de l‘encadrement supérieur). Voté en deuxième lecture jeudi 1er mars, à l’Assemblée nationale par l’UMP, le Nouveau Centre et le PS (le Front de Gauche s’est abstenu), ce texte est en fait la transposition de l’accord signé le 31 mars 2011 entre le gouvernement et six organisations syndicales (CFDT, CFTC, CGC, CGT, FO et Unsa), augmenté de mesures portant notamment sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, le dialogue social, les centres de gestion, l’encadrement supérieur territorial, le télétravail, etc.

 

La proposition-phare du projet qui a déterminé le soutien, même critique, de la CGT, à savoir de la stagiairisation puis la fonctionnarisation aux agents non-titulaires sur besoins permanents, est soumise à conditions strictes.Lesquelles ? Avec comme date-butoir la signature du protocole d’accord (le 31 mars 2011), la loi offre aux contractuels, en contrats à durée déterminée (CDD) comme en contrats à durée indéterminée (CDI), et présents depuis quatre ans au sein de la même collectivité, l’accès au statut de fonctionnaire par des recrutements réservés (sélections professionnelles, concours réservés et recrutements sans concours pour l’accès au premier grade de la catégorie C). Il s’agirait ici de valoriser les acquis professionnels dans le cadre d’un programme pluriannuel d’accès à l’emploi titulaire déterminé par les employeurs locaux.

 

Un premier chiffre avancé : entre 40.000 et 50.000 titularisations seraient prévues (mais tant pis pour les précaires recrutés après le 31 mars 2011 qui ne relèvent plus du champ de la nouvelle loi). Ce qui n’est certes pas négligeable, mais cette fourchette ne représente à peine que 5 % seulement des 891.000 contractuels recensés dans les trois fonctions publiques (d’État, hospitalière et territoriale) qui représentent d’ailleurs 17 % de l’ensemble des agents publics. On le voit, la résorption de l’emploi précaire promis ne s’effectuera que de manière très marginale comme l’avait pour sa part expliqué l’Union syndicale Solidaires qui avait ainsi motivé son refus de signer. Et cette réduction marginale n’empêchera pas vraiment, à l’instar des lois précédentes, la reconstitution de poches de précarité par ailleurs encouragées par le gel des dotations de fonctionnement d’un Etat dont la stratégie néolibérale consiste en fait à encourager l’endettement des collectivités territoriales.

 

L’autre problème qui est en fait la seconde (mais idéologiquement la vraie) mesure-phare de cette loi, c’est que la nouvelle loi donne un accès cette fois-ci automatique à des CDI pour les agents publics en CDD après six ans de contrats cumulés dans la même collectivité et durant les huit dernières années. Nous ne nous y étions pas trompés : il s’agit d’encourager l’accroissement de la norme contractuelle au cœur du régime du fonctionnariat afin d’en éroder progressivement le caractère relativement émancipateur. En effet, le fonctionnaire est titulaire de son grade et non de son poste comme cela est le cas pour les salariés du privé. Ce qui signifie très concrètement deux choses d’importance : que la reconnaissance des qualifications revient au travailleur de la fonction publique et non à son poste de travail ; et que cette reconnaissance induit qu’un fonctionnaire sans poste de travail demeure un fonctionnaire à qui son administration doit lui trouver un autre poste.


On imagine s’il en était ainsi pour le privé : nous serions alors véritablement en situation émancipatrice qui par ailleurs est autant encouragée par les deux grands projets complémentaires de la CGT (la SSP-Sécurité Sociale Professionnelle et le NSTS-Nouveau Statut du Travail Salarié) que par les recherches de ce spécialiste du salariat et du salaire socialisé qu’est le sociologue Bernard Friot (ici).

 

Ouvrir la voie à une nouvelle catégorie pérenne d’agents en contrats de droit public, hors statut et cohabitant avec des fonctionnaires et des agents recrutés sur des missions temporaires, c’est bien vouloir multiplier les cas particuliers afin de mettre en concurrence les agents les uns avec les autres. C’est bien vouloir ronger de l’intérieur la primauté statutaire du fonctionnaire qui échappe à la violence du marché du travail. Et c’est enfin vouloir réduire comme peau de chagrin un statut dont les aspects les plus protecteurs s’appliqueraient à de moins en moins de travailleurs. On l’a encore vu fin 2008 avec la fusion de l’ANPE et des ASSEDIC lors de l’institution du Pôle-Emploi : les salariés apparentés fonctionnaires ont opté progressivement (et depuis peu majoritairement) pour le passage en contrat de droit privé au nom de hausses de salaire net qui se traduisent en fait par la hausse du régime des primes et la baisse du régime du salaire brut et de la cotisation-retraite.

 

Cette mesure qui pourrait changer le paysage à plus long terme de la fonction publique concernerait 100.000 travailleur-se-s, toutes fonctions publiques confondues. Il faut impérativement que les équipes militantes des territoriaux de la CGT investissent ces contradictions afin de tout faire pour privilégier a maxima la titularisation à la CDIsation.


En bonus : faire passer la pilule en proposant un package hétérogène de mesures !


D’une part, le titre III de la loi vise l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Pour atteindre cet objectif, est prévue la présentation d’un rapport annuel devant le Conseil commun de la fonction publique (et devant les comités techniques sur les données relatives). La nouvelle loi instaure un pourcentage minimum (autrement dit un quota) « de personnes de chaque sexe » et la réforme progressive (20% en 2013 et 2014, 30% de 2015 à 2017 et 40% à partir de 2018) ne s’appliquera pas aux renouvellements dans un même emploi ou aux nominations dans un même type d’emploi. Des pénalités qui seront fixées ultérieurement par décret sont prévues si ces mesures ne sont pas appliquées. Ce n’est pas encore l’égalité salariale entre femmes et hommes, loin s’en faut. Mais pendant ce temps-là, on n’oublie que la précarité ne se résout pas en substituant le contrat au statut. Et puis, les réflexions commencent à fuser s’agissant du caractère anticonstitutionnel d’un texte instaurant contre la « cécité » républicaine des quotas à l’anglo-saxonne. D’autre part, les CDG (centres de gestion) pourront s’organiser au niveau régional ou interrégional, sur la base d’une charte. Ils désigneront un centre coordonnateur et les modalités de remboursement des dépenses correspondantes. Des conventions pourront être conclues entre centres de gestion dans des domaines non couverts par la charte.

 

Enfin, sous l’intitulé « dispositions diverses », le chapitre VI comporte plusieurs articles sur la limite d’âge des contractuels, fixée à 67 ans. Surtout, les articles suivants correspondent à une réforme attendue par les administrateurs territoriaux et les directeurs généraux de service en instaurant une parité avec l’Etat qui a récemment réformé son encadrement supérieur. Ces mesures, longtemps revendiquées par l’Association des administrateurs territoriaux de France (AATF) et le Syndicat national des directeurs généraux de collectivités territoriales (SNDGCT), traduisent un désir mimétique des grands cadres de la fonction publique territoriale envers des hauts fonctionnaires d’Etat tant enviés. Le fait que ces dispositions ont à peine été discutées au cours du débat parlementaire prouve à quel point nous sommes loin des préoccupations syndicales du projet de loi initial de réduction de la précarité dans la fonction publique. Et puis, les décrets d’application manquent, pendant que la campagne électorale actuelle encourage à un maximum d’incertitude sur le devenir de cette loi (refondue pour être améliorée ou bien laissée telle quelle ?)


Enfin, last but not least, notons les transpositions du relevé de conclusions sur les droits et moyens syndicaux du 29 septembre 2011 déterminant le chapitre IV (articles 100 à 108) de la nouvelle loi consacré au dialogue social dans la fonction publique territoriale. 

 

En effet, il manquait une loi pour appliquer ces dispositions qui fixent les crédits de temps syndical accordés aux responsables des organisations syndicales représentatives. La chose est désormais faite selon deux contingents : les décharges d’activité de service (DAS) et les autorisations spéciales d’absence (ASA). Le plus consiste quand même à ce que ces dispositions garantissent aux fonctionnaires mis à disposition ou bien bénéficiant d’une décharge de service un avancement calculé sur l’avancement moyen des fonctionnaires de leur cadre d’emplois. Il est vrai que le temps de délégation syndicale représente un travail réel producteur de richesses sociales échappant à toute évaluation comptable. Le remboursement des cotisations salariales correspondant à ces mises à disposition sera assuré, pour les collectivités, par une dotation particulière prélevée sur la dotation globale de fonctionnement. Sauf si elles sont gelées comme cela devient la mode à partir du moment où l’Etat délègue la charge de la dette sur les collectivités territoriales en les soumettant aux logiques de la RGPP.

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 21:33

 

Quand la droite maraude sur les terres de l'extrême-droite pour gagner sur le temps court des parts de marché électoral et continuer à consolider sur le temps long son hégémonie culturelle, elle initie des débats préfectoraux sur le thème de l'identité nationale ou bien sous-entend que, toutes les civilisations ne se valant pas, la civilisation chrétienne dont la France serait une expression parmi les plus privilégiées dominerait toutes les autres. La réédition de L'Invention de la France. Atlas anthropologique et politique (éd. Gallimard, coll. « NRF-essais ») écrit par les démographes Hervé Le Bras et Emmanuel Todd en 1981 vient heureusement rappeler que la France éternelle chère aux chantres de l'unité nationale est un mythe sans une once de réalité objective pour en soutenir le fantasme. En effet, la nation française « n'est pas un peuple mais cent, et ils ont décidé de vivre ensemble. Du nord au sud, de l'est à l'ouest de l'Hexagone, les mœurs varient aujourd'hui comme en 1850. Chacun des pays de France a sa façon de naître, de vivre et de mourir » comme l'écrivent les auteurs en quatrième de couverture de leur ouvrage. Il s'agira donc ici de mobiliser les cartes les plus diverses (portant entre autres sur le suicide et la famille, les appartenances religieuses et politiques) afin de justement cartographier une diversité culturelle et sociale dérogeant à une histoire nationale homogénéisée par l'héritage étatique et républicain datant du jacobinisme. « Il ne saurait donc y avoir de retour à une homogénéité perdue, parce que cette homogénéité n'a jamais existé » renchérissent à juste titre les auteurs de L'Invention de la France (idem) qui sont dès lors légitimes à critiquer les thuriféraires de l'identité nationale, ces gens qui en fin de compte « ne comprennent pas l'histoire de leur propre pays » (idem). Ce serait d'ailleurs le double effondrement des deux grands systèmes idéologiques ayant longtemps clivé le paysage français, le catholicisme puis le communisme, qui aurait déterminé un vide symbolique depuis lors comblé par l'apparition d'un étrange mixte idéologique : « l'islamophobie laïco-chrétienne » (idem). Se jouant des anciennes frontières politiques, cette nouvelle idéologie symptomatique d'une époque marquée par la dépolitisation des enjeux économiques et sociaux et la racisation des représentations et des pratiques passe son temps à désigner à la vindicte populaire le nouvel ennemi commun : les étrangers vivant en France et les Français classés comme musulmans, eux qui ne pratiquent pas davantage leur religion que les catholiques, les protestants ou les juifs. L'ouvrage est si riche en matériaux et en analyses sur la longue durée historique que nous avons préféré, période électorale oblige, nous arrêter sur quatre éléments significatifs des idées reçues et autres clichés qui pourrissent la tête de bon nombre de commentateurs politiques et de ceux qui les écoutent : la diversité régionale des votes malgré « l'étatisation de la société française » (Gérard Noiriel), le non-recoupement du vote ouvrier et du vote pour le PCF comme du vote ouvrier et du vote pour le FN, et l'argumentaire réactionnaire cherchant à établir la corrélation entre l'immigration et la délinquance. On verra alors que l'opinion est constamment déçue quand elle est soumise à l'épreuve des faits scientifiquement démontrés.  

 

  1/ Unité du système politique français et disparités régionales dans les suffrages

 

Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, en dressant le constat que « le système politique français n'est que superficiellement national » (p. 321), insistent aussi sur le fait que « la plupart des provinces et des régions sont, en réalité, politiquement homogènes et stables depuis le début du siècle » (idem). En conséquence de quoi, se manifeste sur le plan statistique une grande inégalité de résultats obtenus à la fois en termes de suffrages électoraux comme en fonction des régions par les partis engagés dans les compétitions électorales. Ce qui explique la forte variance (le degré moyen d'inégalité de résultats obtenus par tel parti lors d'une élection particulière) par exemple du PCF, concentré dans ses bastions, alors que le PS a entamé depuis 1978 une pénétration des régions de l'ouest habituellement vouées au vote conservateur. « L'élection de 1978 clôt donc un cycle historique. Elle signifie que la Révolution française, avec ses conflits idéologiques spécifiques, avec ses amours et ses haines, est terminée » (p. 322). Et ce « mouvement national d'homogénéisation » (idem) aura autant profité à cette époque au PS qu'à la droite post-gaulienne et libérale alors incarnée par Valéry Giscard d'Estaing. Implanté dans les régions du nord, du centre et du midi, le PCF qui n'a pas réussi à investir électoralement les régions de l'est et de l'ouest (à la seule exception du sud-ouest) aura également vu ses scores s'effondrer en région parisienne en 1978. Cet écroulement rend d'autant plus manifeste la variance du PCF, autrement dit les disparités régionales des comportements électoraux favorables aux candidatures communistes.

 

2/ Le soleil a rendez-vous avec la lune : le PCF et la classe ouvrière

 

L'analyse des cartes menée par les deux démographes en 1981 faisait rendre gorge à un certain nombre de clichés sociologiques. Le premier d'entre eux affirmait que le PCF fut, ou serait resté, le « parti de la classe ouvrière ». Or, « aucun rapport visible n'existe, en France, entre la répartition géographique de la classe ouvrière et l'implantation régionale du PCF. Le coefficient de corrélation entre 1) l'importance du secteur industriel et 2) le pourcentage de voix obtenues par le parti communiste aux élections législatives est pratiquement nul (...) » (p. 340) affirment, cartes à l'appui, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd. Seuls les départements de la région Nord (comme le Pas-de-Calais, l'Aisne et les Ardennes) marquent une forte concentration d'emplois industriels et un net vote communiste, pendant que d'autres bastions électoraux du PCF, tels le Centre-Limousin et la façade méditerranéenne, ne sont pas des régions industrielles. A l'inverse de la Moselle et l'Isère dans l'est du pays, qui sont fortement industrialisés et en même temps peu sensibles au vote communiste. Ce qui peut expliquer la persistance des idées reçues longtemps relayées par la science politique elle-même ? « Dans la conscience collective, la perception économique dérive de la perception politique, et non l'inverse » (p. 342). C'est-à-dire que sont considérées comme devant être normalement sensibles au communisme électoral les régions ouvrières. Ce qui est loin d'être le cas. La réalité à la fois géographique et sociologique des comportements électoraux dément donc profondément le dogme marxiste ayant illusoirement décrété la subordination de la superstructure politique à l'infrastructure économique.

 

3/ Le soleil a toujours rendez-vous avec la lune : le FN et la classe ouvrière

 

Les auteurs de L'Invention de la France l'avouent aujourd'hui : si leurs analyses du vote communiste demeurent trente ans après fondées, l'apparition du FN constitue le point aveugle de leur travail. La réédition de l'ouvrage tente de rattraper scientifiquement une réalité qui, depuis les années 1980, s'est durablement inscrite dans le paysage électoral français. Les commentateurs politiques et les sondologues auto-institués, les idéologues qui professent la neutralité journalistique et les éditorialistes aux ordres de leur patron de presse (cf.), et surtout les politologues qu'il ne faut surtout pas confondre avec les politistes n'ont pas cessé depuis de nous seriner, au nom d'une défiance (pour ne pas dire une hostilité) à l'endroit des classes populaires, la chanson du populisme du FN alimenté aux mêmes sources idéologiques que celui du PCF. Le populisme est en effet ce « dangereux contresens » comme l'a justement montré la politiste Annie Collovald qui peut conforter le pauvre politologue Pascal Perrineau croyant avoir trouvé le nombre d'or dans ce qu'il qualifie sottement de « gaucho-lepénisme ». Il se trouve que ce cliché est également démonté par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd dans la réédition de leur étude. Pourtant, existent bien plusieurs homologies : « fixité étrange de la répartition régionale des votes F.N. comme de ceux du P.C. et forts écarts entre les scores départementaux. Durant la dizaine d'années suivantes, la baisse des scores du P.C. a répondu presque exactement à la hausse des scores du F.N. Il était alors tentant de penser que l'un avait pris la place de l'autre et que les électeurs de l'un étaient devenus ceux de l'autre » (p. 381). Sauf que rien n'est plus faux comme le montrent les démographes. D'abord quand on compare la répartition régionale des votes pour le FN et pour le PCF : deux cartes mises côte à côte (VI 1.1 et VI 1.2) prouvent le non-recoupement des suffrages exprimés. Au contraire, sont représentés tous les cas de figure empêchant de tirer des conclusions générales forcément hâtives. « Une corrélation quasiment nulle entre la distribution des votes P.C. et F.N. confirme ce survol » (p. 385) persistent et signent les auteurs de L'Invention de la France, qui montrent dans la foulée, à l'aide supplémentaire de la carte du pourcentage d'ouvriers dans la population active, que l'amalgame entre vote communiste et région ouvrière est tout aussi faux que celui qui tente d'identifier fallacieusement vote frontiste et région industrielle. « Un simple coup d’œil sur les cartes prouve que la répartition géographique du vote F.N. est aussi peu ouvrière que la répartition du vote P.C., F.N. et classe ouvrière : le soleil a toujours rendez-vous avec la lune » (idem). Derrière la diabolisation médiatique du FN qui n'aura fait que le banaliser d'une part et d'autre part l'anticommunisme militant professé par bon nombre de professionnels du journalisme, se cache en fait une réelle volonté de stigmatisation des classes populaires. Et la frange la plus soumise dans les classes populaires à cette entreprise reste la jeunesse et surtout les étrangers censément former les couches des nouvelles classes dangereuses de la France contemporaine.

 

4/ Immigration et criminalité : les cartes et la longue durée contredisent le discours du FN

 

Encore un autre cliché qui a la vie dure tant ils cimentent les visions idéologiques de partis politiques qui se disent républicains et affirment même sans vergogne, comme l'UMP, vouloir combattre l'extrême-droite : les régions dans lesquelles vivent les étrangers seraient également celles où sévissent aussi la délinquance et la criminalité. Certes, existent à l'endroit où résident majoritairement des émigrés-immigrés (surtout d'origine maghrébine) des « fréquences élevées [en termes de crimes et délits] au nord de la Seine, dans la vallée du Rhône, sur le cours moyen de la Garonne et sur les rivages méditerranéens, scores faibles dans tout l'ouest de la France, dans le Centre-Ouest et le Sud-Ouest » (p. 388). CQFD ? Rien n'est moins sûr, surtout quand on révèle la réalité à la fois historique et sociologique suivante. A savoir que « les régions où la violence est la plus marquée sont les mêmes depuis que l'on récolte dans les statistiques de la justice, depuis près de deux siècles » (idem). Ce qui signifierait plutôt que, loin d'incarner la délinquance et la criminalité à elle seule, l'émigration-immigration (comme l'aurait dit le sociologue Abdelmalek Sayad), massivement concentrée dans les régions où les crimes et délits sont les plus nombreux, en est également massivement victime. On pourra pour notre part conclure que la première victime de la criminalité, c'est donc le peuple émigré-immigré. Une autre évidence est rappelée par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd : la géographie de l'implantation des étrangers est marquée dans la longue durée par une grande stabilité. En conséquence de quoi, la présence des personnes d'origine étrangère (et particulièrement d'ascendance migratoire et coloniale ou post-coloniale comme le dirait la sociologue Nacira Guénif-Souilamas) ne peut représenter ni un choc ni une découverte pour les autres populations plus anciennement installées. Au contraire, ce sont les régions qui ont le plus l'habitude d'accueillir des étrangers qui ont, à partir de 1984, voté pour le FN en continuant à le faire jusqu'à aujourd'hui. « L'étrangeté de l'étranger n'est donc pas la racine du vote F.N., mais à l'inverse peut-être, si l'on s'en tient aux faits de longue durée, sa familiarité » (p. 392) affirment avec raisons les démographes qui concluent provisoirement en insistant sur le fait que « ni la géographie des délits ni celle des étrangers, stables depuis plus d'un siècle, ne sauraient expliquer l'apparition du vote F.N. et sa banalisation » (idem).

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 19:25

Déclaration commune CFDT, CGT, FSU, Solidaires, UNSA 

Réunion intersyndicale du 9 février 2012 

 

En Europe, le chômage frappe un grand nombre de salariés, particulièrement les jeunes et les femmes. De très nombreux salariés voient leur pouvoir d’achat fortement amputé. Les inégalités se creusent.

 

En France, la situation de l’emploi continue de se dégrader, l’augmentation de la TVA ne fera qu’aggraver les inégalités.

 

Face à ces situations économiques et sociales qui se dégradent et avec le durcissement de l’austérité comme seule réponse de la part des dirigeants européens, la Confédération européenne des syndicats (CES) appelle à une journée d’action européenne le 29 février, à la veille du Conseil européen. Dans ce cadre, les organisations syndicales CFDT, CGT, FSU, Solidaires, UNSA se mobiliseront partout en France pour que le travail et la justice sociale soient au centre des priorités politiques.

 

Les mesures d’austérité ne sont pas la réponse à la crise, au contraire, elles produisent d’énormes dégâts sociaux. On ne peut pas continuer à imposer des mesures qui ne marchent pas, qui enfoncent les pays dans la crise et appauvrissent de plus en plus de salariés, chômeurs et retraités.

 

Le projet de traité, élaboré sans véritable débat démocratique, qui sera à l’ordre du jour du Sommet européen de mars 2012 renforcerait l’austérité. Son principal objectif est de réduire au maximum les déficits publics quels qu’en soient les impacts sociaux. Il ne relancerait pas la croissance et ne résoudrait pas la crise de la dette souveraine.

 

Le besoin de gouvernance économique est utilisé dans beaucoup de pays pour justifier la mise en cause des systèmes de relations sociales et de négociations collectives, pour imposer une pression à la baisse sur les salaires, pour affaiblir la protection sociale, le droit de grève et privatiser les services publics.

 

Parce qu’il est contraire à l’Europe sociale que nous voulons, avec la CES, nous nous opposons à ce projet de traité. Nous avons besoin d’une nouvelle politique monétaire économique et sociale dans le cadre d’une gouvernance économique forte de la zone euro qui donne priorité aux politiques en faveur de la création d’emplois de qualité.

 

Pour une Europe sociale fondée sur la solidarité, la justice et la cohésion sociale, les organisations syndicales CGT, FSU, Solidaires, UNSA s’engagent dans cette mobilisation en y impliquant largement tous les salariés, partout dans les entreprises et les administrations. Elles appellent à faire du 29 février une puissante journée d’actions passant notamment par des rassemblements et des manifestations interprofessionnelles.

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 13:23
Communiqué CGT Fonction publique - Vote de la loi de résorption de la précarité dans la Fonction publique - Se mobiliser est plus que jamais indispensable 

La commission mixte paritaire a adopté jeudi 16 février le texte définitif de la loi « relative à l’accès à l’emploi titulaire et à l’amélioration des conditions d’emploi des agents contractuels dans la fonction publique, à la lutte contre les discriminations et portant diverses dispositions relatives à la fonction publique ».

 

Après un dernier vote formel du Sénat le 20 février et de l’Assemblée Nationale le 1er mars sur ce même texte, la loi sera promulguée début mars.

 

Malgré un retard de quatre mois par rapport aux engagements initiaux du gouvernement, la CGT se félicite de l’adoption de cette loi, et du souci des deux assemblées de respecter le contenu de l’accord très majoritaire signé avec les organisations syndicales le 31 mars 2011.

 

Le texte de loi a été concerté avec les syndicats, en comité de suivi de l’accord, et, à l’issue des débats des assemblées parlementaires, l’équilibre sur lequel il est fondé est maintenu.

 

Plan de titularisation pour les agents en emploi depuis plus de 4 ans, et conditions plus restrictives d’emploi des contractuels sur des postes permanents, sont les deux points clés de la loi.

 

Le débat parlementaire a, de fait, permis d’améliorer la loi.

 

Des dispositions sont prévues pour les établissements publics qui ne seraient plus dérogatoires, leur permettant de fonctionnariser l’ensemble de leur personnel.

 

Les personnels en situation de handicap bénéficient de conditions plus favorables pour l’accès à la titularisation.

 

La qualification exercée est mieux définie, qui commande la catégorie d’accès à l’emploi titulaire (A, B ou C, soit cadre, technicien ou employé-ouvrier). Les contrats sont réputés continus si l’interruption entre deux contrats n’excède pas un délai de quatre mois (au lieu de trois mois initialement).

 

A contrario, la CGT regrette que les contractuels des collectivités locales répondant à un besoin temporaire soient toujours exclus de la titularisation s’ils ont entre 4 et 6 ans d’emploi.

 

De même, l’Assemblée nationale aurait dû maintenir la décision du Sénat d’établir un registre d’entrée et de sortie dans les administrations, qui permettrait aux syndicats de contrôler la teneur des contrats et la définition des emplois.

 

Enfin, pour la CGT, les contrats dans le cadre d’une formation doctorale n’auraient pas dû être exclus du droit commun.

 

La CGT se félicite particulièrement du fait que le compromis inacceptable que le ministère de la Fonction publique a passé avec le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ait été rejeté par la commission mixte paritaire. Autoriser des contrats à durée déterminée jusqu’à une durée cumulée de 9 ans, dans le cadre des conventions de recherche avec un financement externe, c’était organiser le retour du « contrat de projet » sans limite de durée, dont les syndicats avaient exigé la suppression comme condition pour signer l’accord du 31 mars.

 

Les réticences de nombreux employeurs publics à l’application pleine et entière de la loi sont fortes. Le retard de quatre mois dans le vote de la loi a permis de mettre fin à de nombreux CDD d’agents ayant plus de 4 ans d’ancienneté, et qui sont désormais titularisables, bien qu’exerçant leurs fonctions pour un autre employeur public, ou hors de la Fonction publique. Il est de la responsabilité des employeurs publics et des organisations syndicales de leur permettre de bénéficier de leurs droits.

 

Recensement complet, détermination des corps et cadres d’emploi, organisation des examens pour la titularisation de 2012 à mars 2016, contrôle de l’emploi contractuel par les comités techniques : la loi se mettra en œuvre de façon satisfaisante si les personnels et leurs organisations se mobilisent pour cela.

 

Les agents, les précaires ont désormais la loi pour eux : il est temps de se mettre en ordre de bataille pour que tous les employeurs publics appliquent l’accord du 31 mars 2011, qui a force de loi, et qui constitue un outil important dans la lutte pour la titularisation et contre la précarité.


Montreuil, le 20 février 2012

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